Chapitre XIV ― La Capture

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Le silence dans la librairie n'était plus paisible. Il était lourd, saturé par l'adrénaline d'Emma et la détermination froide d'Ellie. Les lumières de la ville filtraient à travers la vitrine, découpant des ombres géométriques sur le sol.

Emma ne sortit pas ses accessoires habituels. Elle ne chercha pas la meilleure lumière. Elle attrapa son Leica, les mains légèrement fébriles — un détail qu'elle détestait — et fit un pas vers Ellie.

— Là, dit-elle en désignant le fond de la boutique, près du vieux fauteuil en velours râpé. Assied-toi. Ellie obéit. Elle ne chercha pas à arranger ses cheveux, ni à lisser son pull. Elle s’installa, le dos droit, les mains posées sur ses genoux. Elle fixait l'objectif d'Emma avec une absence totale de complaisance. Elle ne souriait pas. Elle ne fuyait pas. Elle était un mur.

Emma s'agenouilla à quelques mètres d'elle. À travers le viseur, le monde disparut. Il n'y avait plus que le grain de la peau d'Ellie, la courbe de ses pommettes et ce regard qui semblait dire : « Tu ne m'auras pas. »

— Tu es trop rigide, murmura Emma, la voix basse, presque une plainte. Détends tes épaules.

— Je ne suis pas ton modèle, Emma. Je suis moi. C’est ce que tu voulais, non ?

Emma abaissa son appareil. Elle ne pouvait pas prendre la photo. Ce qu'elle voyait était une image de résistance, pas de vérité. Elle se releva et s'approcha d'Ellie, entrant dans son périmètre de sécurité. Elle se posta si près qu'elle pouvait sentir la chaleur qui émanait du corps de la libraire.

— Arrête de me combattre, souffla Emma.

Elle tendit la main. Ses doigts effleurèrent le menton d'Ellie pour l'incliner vers la lumière crue d'une lampe de bureau. Le contact fut électrique. La peau d'Ellie était douce, mais sa mâchoire était contractée. Emma laissa courir son pouce sur l'os de la joue, un geste de photographe qui cherche le relief, mais qui, dans cette pénombre, ressemblait à une caresse interdite.

Ellie eut un tressaillement, une infime rupture dans sa défense. Ses yeux s'agrandirent, reflétant la silhouette de la photographe qui la surplombait.

— Tu as peur de quoi, Ellie ? Que je voie que tu es humaine ?

— J'ai peur que tu ne voies que ce qui t'arrange, répondit Ellie dans un souffle.

Emma ne répondit pas. Elle recula brusquement, reprit son Leica et déclencha.

Clac.

Le son de l'obturateur déchira le silence. Emma ne s'arrêta pas. Elle bougeait autour d'Ellie avec une grâce de prédatrice, capturant chaque angle, chaque micro-expression. Elle cherchait la faille. Elle cherchait ce moment où Ellie oublierait qu'elle était observée.

Clac. Clac.

— Ne bouge plus, ordonna Emma.

Ellie avait tourné la tête vers la fenêtre, distraite par un reflet. Son profil se découpait avec une netteté brutale contre l'obscurité des livres. Pour la première fois, Emma ne vit plus le «sujet qui résiste». Elle vit une femme solide, mais d'une solitude qui résonnait étrangement avec la sienne.

Emma prit une dernière photo, puis elle abaissa l'appareil. Elle était essoufflée, comme si elle venait de courir un marathon. L'arrogance était partie, remplacée par une sorte d'épuisement nerveux.

— C’est fini, dit-elle.

Ellie se leva lentement. Elle se sentait vide, comme si Emma lui avait aspiré une partie de son oxygène.

— Alors ? demanda Ellie. Tu l'as, ton image ?

Emma regarda longuement l'appareil. Elle savait qu'elle n'avait pas capturé «la vérité» d'Ellie. Elle avait capturé leur affrontement. Elle avait capturé le désir de l'une de posséder par l'image, et le refus de l'autre d'être possédée.

— Je ne sais pas, avoua Emma, sa voix perdant toute superbe.

Elle ramassa son sac, incapable de soutenir le regard d'Ellie plus longtemps. Elle avait obtenu ce qu'elle voulait — le droit de la photographier — et pourtant, elle se sentait plus perdante que jamais. Elle avait forcé le passage, mais elle n'avait pas trouvé la clé.

— Je développerai ça demain, dit-elle en se dirigeant vers la porte.

— Emma ?

La photographe s'arrêta, la main sur la poignée.

— N'oublies pas notre accord, dit Ellie, la voix ferme malgré le trouble qui l'habitait encore. Si l'image est vide, je ne veux plus te voir ici.

Emma ne se retourna pas. Elle sortit dans la nuit fraîche, laissant la petite clochette tinter une dernière fois. Elle ne savait pas encore que cette photo n'allait pas seulement changer sa carrière, mais qu'elle allait devenir le premier acte d'une chute dont elle ne voulait pas se relever.

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