Chapitre XV ― Le Révélateur
Emma ne rentra pas dans la chambre qu'elle partageait avec Georges. Elle ne passa même pas par le salon où les échos d'une fête imaginaire semblaient encore flotter. Elle s'enferma directement dans son laboratoire, cette pièce aveugle au coeur de l'appartement où l'air sentait le soufre et le vinaigre.
Elle ne voulait pas de la perfection numérique. Elle avait besoin de ce rituel archaïque.
Dans l'obscurité rythmée seulement par la lueur rouge inactinique, elle manipula la pellicule avec des gestes d'automate. Ses mains ne tremblaient plus. Elle était dans son élément, là où elle décidait de ce qui devait apparaître et de ce qui devait rester dans l'ombre.
Pendant que le film trempait dans le révélateur, elle s'assit sur un tabouret haut, les yeux fixés sur le bac. Elle repensait au contact de la peau d'Ellie sous ses doigts. C'était la première fois qu'elle touchait un sujet non pas pour le placer, mais parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement.
Puis, elle passa au tirage. Elle projeta le premier négatif sur le papier sensible.
L’image apparut lentement dans le bain chimique. D’abord des taches grises, informes. Puis les contours du vieux fauteuil de velours. Et enfin, le visage d’Ellie.
Emma retint son souffle.
Ce n’était pas une photo de mode. Ce n’était pas une photo de galerie. C’était une mise à nu. Ellie y apparaissait avec une intensité qui fit mal à Emma. Dans son regard, il n'y avait pas de haine, pas de peur. Il y avait une sorte de lassitude mélancolique, une dignité qui rendait tout le luxe d'Emma dérisoire.
Elle fit un deuxième tirage. Celui du profil, quand Ellie regardait vers la fenêtre. C’était là. La faille.
Sous la lumière rouge, le visage d’Ellie semblait presque vivant, comme si elle était encore là, dans la pièce, à juger Emma. La photographe réalisa que pour la première fois de sa carrière, elle n'avait pas «pris» une image. Elle s'était fait prendre par elle.
Elle suspendit les tirages sur le fil à sécher. Elle les regarda osciller doucement. Elle savait qu’elle ne pourrait jamais montrer ces photos à Georges. Elles n’étaient pas «glamour». Elles n’étaient pas «sophistiquées». Elles étaient vraies d'une manière qui menaçait tout son système.
Elle s'appuya contre le plan de travail, épuisée. Elle avait gagné son pari : l'image n'était pas vide. Mais en gagnant, elle venait de perdre sa tranquillité. Elle ne pouvait plus prétendre qu'Ellie était une «cible» ou un «sujet».
Son téléphone vibra dans sa poche. Un message de Georges : « Tu es rentrée ? Les investisseurs sont ravis de l'idée de New York. On se voit demain pour le briefing. »
Emma ne répondit pas. Elle éteignit la lumière rouge. Dans le noir complet du laboratoire, elle resta là, debout, entourée par les portraits mouillés d'une femme qu'elle avait essayé de briser et qui, sans le savoir, venait de fissurer sa propre armure.
Elle savait ce qu'elle devait faire. Elle devait lui apporter ces photos. Non pas pour prouver qu'elle avait gagné, mais parce qu'elle avait besoin de voir, une fois de plus, si le regard de la femme réelle était aussi troublant que celui sur le papier.

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