Chapitre XVI ― Le Reflet et l'Artifice
La librairie était plongée dans une lumière grise, celle des après-midis de pluie où le temps semble s'étirer sans fin. Ellie rangeait des nouveautés avec une lenteur mécanique. Elle n'avait pas bien dormi. La sensation des doigts d'Emma sur sa mâchoire l'avait poursuivie comme une brûlure légère, une intrusion qu'elle n'arrivait pas à effacer de sa mémoire sensorielle.
La clochette tinta. Ellie ne tressaillit pas, mais ses mains se crispèrent sur le livre qu'elle tenait.
Emma entra. Elle n'avait pas la superbe de l'autre soir. Elle portait un grand imperméable sombre, les mains enfoncées dans les poches, et ses yeux verts semblaient marqués par une nuit de veille. Elle ne dit rien. Elle s'avança jusqu'au comptoir et y déposa une grande enveloppe cartonnée, encore un peu odorante des produits chimiques de son laboratoire.
— Tu les as faites, dit Ellie, ce n'était pas une question.
— Je les ai faites, répondit Emma. Sa voix était plus douce, moins assurée.
Ellie hésita, puis elle ouvrit l'enveloppe. Elle en sortit les tirages noir et blanc. Elle les étala sur le bois du comptoir, un par un.
Le silence qui suivit fut total.
Ellie se regarda. Mais ce n'était pas elle, du moins pas la femme qu'elle croyait être. Sur le papier, elle vit une force et une solitude qu'elle passait ses journées à essayer de cacher sous sa politesse de libraire. Elle vit l'ombre de la "page 42", elle vit la faille. Mais surtout, elle vit la manière dont Emma l'avait regardée. Il n'y avait pas de mépris dans ces clichés. Il y avait une sorte d'observation désespérée, une quête de quelque chose de solide dans un monde de reflets.
— Ce n'est pas ce que j'imaginais, murmura Ellie, les yeux fixés sur le portrait de profil.
— Ce n'est pas ce que j'imaginais non plus, avoua Emma en se penchant légèrement vers elle.
Ellie leva les yeux vers Emma. Pour la première fois, elle ne vit pas la «femme de papier glacé» ou la prédatrice de studio. Elle vit une femme qui semblait effrayée par son propre talent, ou par ce que ce talent venait de révéler. Emma n'avait pas l'air d'une gagnante. Elle avait l'air de quelqu'un qui venait de réaliser qu'elle s'était trompée de chemin depuis des années.
— Pourquoi me les apporter ? demanda Ellie. Tu aurais pu les vendre à n'importe quelle revue de luxe. Ils sont... ils sont magnifiques. Et tu le savais.
— Je ne peux pas les vendre, et je ne veux pas, souffla-t-elle. Je ne peux pas les montrer. Ces photos ne m'appartiennent pas vraiment. Elles sont à toi. C'est... ce que j'ai vu. Et je ne veux pas que Georges, ou n'importe qui d'autre, y pose les yeux.
Le nom de Georges flotta dans l'air comme un rappel du monde réel. Ellie nota l'amertume dans la voix d'Emma à l'évocation de son conjoint. Elle commença à comprendre : Emma n'était pas une machine à images. Elle était une prisonnière de sa propre image, et ces photos d'Ellie étaient sa seule fenêtre ouverte.
— Tu es revenue alors que tu as gagné le pari, nota Ellie plus doucement. Pourquoi ?
Emma détourna le regard, observant nerveusement un rayon de poésie.
— Parce que je n'arrive plus à faire semblant, Ellie. Depuis que je suis entrée ici la première fois, je n'arrive plus à supporter le bruit de ma propre vie.
Ellie ressentit un étrange pincement. Ce n'était pas encore de la pitié, c'était une reconnaissance. Elle voyait enfin l'humaine derrière l'artiste. Emma était perdue, et elle était venue chercher un point d'ancrage dans la seule boutique où personne n'applaudissait son nom.
— Gardes-les, dit Ellie en désignant les photos. Si elles t'empêchent de faire semblant, alors elles ont plus de valeur ici que n'importe où ailleurs.
Emma posa ses mains sur le comptoir, tout près des tirages. Elle ne chercha pas à toucher Ellie cette fois. Elle semblait juste chercher à respirer l'air de la librairie, cet air qui ne demandait rien, qui ne jugeait pas.
— J'ai l'exposition à New York qui approche, dit Emma comme pour elle-même. Et je n'ai qu'une envie : tout annuler.
Ellie esquissa un sourire triste.
— Tu ne le feras pas. Tu es trop forte pour ça. Ou trop habituée à l'être.
— Peut-être, soupira Emma.
Ellie reprit les photos et les remit soigneusement dans l'enveloppe, puis elle la tendit à Emma.
— Repars avec. Regarde-les quand tu auras besoin de te souvenir qu'il existe un monde qui n'est pas fait de papier glacé.
Emma prit l'enveloppe. Leurs doigts ne se touchèrent pas, mais l'échange fut plus profond que n'importe quel contact physique. La guerre froide était finie. La curiosité s'était transformée en quelque chose de plus troublant : une compréhension mutuelle du vide.

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