Chapitre XVII ― L'Intrusion
Georges aimait l’ordre. Pour lui, une vie réussie se mesurait à la netteté des lignes : un contrat signé, un appartement impeccable, une femme sublime. Il considérait le studio d'Emma comme son extension naturelle, un lieu de production dont il était l'architecte invisible.
Ce soir-là, alors que Emma était partie nager pour évacuer la tension — cherchant dans l’effort physique un moyen de faire taire ses pensées — Georges entra dans le laboratoire. Il cherchait les tirages pour New York, ceux qu’il devait envoyer par coursier le lendemain matin.
Il ne trouva pas les mannequins russes. À la place, posée sur le plan de travail, il y avait l’enveloppe cartonnée.
Il l’ouvrit avec la nonchalance de celui qui pense tout connaître de l’œuvre de sa compagne. Lorsqu’il sortit les portraits d’Ellie, son expression se figea. Il ne vit pas l’art, il ne vit pas la «faille» qu'Emma avait cherchée. Il vit une trahison technique et esthétique.
— C’est quoi ça ? murmura-t-il pour lui-même, la voix chargée d’une incompréhension méprisante.
Le bruit de la porte d’entrée le fit sursauter. Emma rentrait, les cheveux encore humides, enveloppée dans un grand peignoir de sport. Elle s’arrêta net en voyant la lumière du laboratoire allumée.
Lorsqu’elle entra, elle vit Georges, les tirages étalés sous la lampe de travail. Il tenait le portrait de profil d'Ellie entre ses doigts manucurés.
— Georges, sors de là, dit-elle d’une voix sourde, une colère glaciale montant instantanément en elle.
— On peut savoir ce que c’est ? demanda-t-il en brandissant la photo. C’est ça que tu fais au lieu de bosser sur la série pour la galerie ? C’est qui, cette fille ? On dirait une clocharde. La lumière est mal réglée, le grain est trop épais… C’est indigne de Mara.
— Repose ça, Georges. Tout de suite.
Emma s’avança, son corps d’athlète tendu comme un arc. Elle ne supportait pas de voir ses mains sur ce qu’elle avait de plus précieux et de plus secret.
— Je ne reposerai rien du tout tant que tu ne m’auras pas expliqué, rétorqua-t-il en haussant le ton. Les New-yorkais attendent du Mara. Ils attendent du chic, du rêve, du prestige. Pas des portraits dépressifs d’une inconnue dans une arrière-boutique. Tu gâches ton talent, Emma. Tu te laisses aller à quoi ? Une crise d’adolescence artistique ?
— Ce n’est pas ton problème, Georges. C’est ma recherche personnelle.
— Ta recherche ? Mais tu n'as pas de vie personnelle en dehors de ce qu'on a construit ! Ton image est ma priorité. Si quelqu'un voit ces horreurs, on est ruinés. On ne vend pas de la misère psychologique, on vend du succès.
Il jeta les photos sur la table avec un geste de dégoût. Pour lui, ce n'étaient que des déchets.
— Je t'interdis de retourner voir cette fille, ajouta-t-il, le regard dur. Je ne sais pas où tu l’as dénichée, mais c’est fini. Demain, tu reprends le shooting avec Mila. Et tu me brûles ces tirages.
Emma resta immobile, le regard fixé sur les photos éparpillées. Les paroles de Georges résonnaient comme une condamnation. Elle réalisa avec une clarté brutale que cet homme ne l’avait jamais regardée, elle. Il n’avait regardé que le produit qu’il avait fabriqué.
— Tu ne m’interdis rien, Georges, dit-elle d’une voix si basse qu’il dut se rapprocher pour l’entendre.
— Pardon ?
— Tu as entendu. Tu ne comprends rien à ce que je fais. Tu ne comprends rien à qui je suis. Ces photos… c’est la première fois en dix ans que je ne mens pas.
Georges eut un rire nerveux, presque méchant.
— La vérité ne paie pas les factures, Emma. La vérité n’intéresse personne. Range tes jouets et reviens à la réalité. On a un empire à gérer.
Il sortit du laboratoire, persuadé d'avoir eu le dernier mot par la simple force de sa logique commerciale.
Emma ramassa les photos une à une. Ses mains tremblaient de rage et de déception. Elle les serra contre son cœur, sentant l'odeur persistante du révélateur. Elle venait de comprendre que son appartement de luxe n'était qu'une cellule très bien décorée.
Elle ne brûla pas les photos. Elle les remit dans l'enveloppe et la glissa dans son sac de sport. Elle savait qu'elle ne pourrait pas attendre le lendemain. Elle avait besoin de l'air de la rue, du silence des livres, et de ce regard fuyant qui, au moins, ne cherchait pas à lui vendre quoi que ce soit. Elle sortit de l'appartement sans un mot, laissant Georges seul avec ses certitudes et ses contrats.

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