Chapitre XVIII ― La Dérive
Emma marchait sans but, les mains enfoncées dans les poches de son imperméable. Elle fuyait la lumière crue de son appartement et l'odeur étouffante de la réussite de Georges. Paris, la nuit, n'était plus pour elle un décor de shooting, mais un labyrinthe de béton et de pluie fine qui semblait enfin à son échelle : froide et indifférente.
Elle se sentait dépossédée. En insultant les photos d'Ellie, Georges avait piétiné la seule chose que Emma n'avait pas encore vendue au plus offrant : son regard.
Elle déambula du côté du canal Saint-Martin, loin des quartiers chics qu'elle fréquentait d'ordinaire. Elle s'arrêta sur un pont, observant les reflets huileux des réverbères sur l'eau noire. Elle n'était plus la photographe star. Elle était juste une femme de trente-cinq ans qui réalisait que toute sa vie tenait dans une enveloppe cartonnée sous son bras.
Elle finit par s'asseoir sur un banc de pierre, un peu à l'écart, près d'un petit square sombre. Elle avait besoin de calme. Elle ferma les yeux, laissant la fraîcheur de la nuit mordre ses joues.
— Emma ?
La voix était douce, hésitante, presque étouffée par le bruit d'une voiture qui passait au loin.
Emma ouvrit les yeux et sursauta. Ellie était là, debout sur le trottoir, un sac de courses à la main. Elle ne portait pas son tablier de libraire, mais une veste en velours trop grande et un bonnet en laine enfoncé sur les oreilles. Elle avait l'air de sortir d'une autre époque, ou simplement d'une vie normale.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda Ellie en s'approchant doucement. Ce n’est pas vraiment ton quartier.
Emma la regarda. Sous la lumière orangée du lampadaire, Ellie n'avait plus rien de la «cible» photographique. Elle était réelle, solide, et son visage exprimait une inquiétude sincère qui la désarma instantanément.
— Je marche, je réfléchis... répondit Emma, la voix un peu enrouée. J’avais besoin d’espace.
Ellie nota l'enveloppe qu'Emma serrait contre elle. Elle nota aussi ses cheveux encore humides et son regard fuyant. La diva avait disparu, laissant place à une femme qui semblait au bord du gouffre.
— Tu trembles, observa Ellie.
— C’est rien. C’est juste le froid.
Ellie hésita. Son instinct de protection, celui qu'elle réservait d'ordinaire à ses livres les plus fragiles, prit le dessus sur sa méfiance. Elle ne pouvait pas laisser cette femme ainsi, assise sur un banc comme une ombre perdue.
— J’habite juste au dessus de la librairie, dit Ellie d’un ton neutre, sans aucune intention cachée. Viens, tu risques d'attraper la mort.
Emma leva les yeux vers elle. Elle aurait dû refuser. Elle aurait dû se lever, appeler un taxi et retourner dans son loft de luxe pour affronter Georges. Mais elle était incapable de bouger. La présence d'Ellie était la seule chose qui lui paraissait authentique dans ce chaos.
— Je ne veux pas te déranger, murmura Emma, faisant preuve d'une humilité inhabituelle, pas après tout ça.
— Tu déranges déjà tout le monde depuis que tu as poussé la porte de ma boutique, répondit Ellie avec une pointe d'humour sec pour détendre l'atmosphère. Alors une heure de plus ou de moins...
Emma esquissa un sourire, le premier sourire non calculé de sa journée. Elle se leva, un peu raide, et emboîta le pas à Ellie.
En marchant côte à côte dans la rue silencieuse, le décalage entre elles était frappant : la grande photographe aux épaules larges et la petite libraire emmitouflée.
Pourtant, pour la première fois, c'était Ellie qui menait la danse. Emma se laissait guider, acceptant de perdre le contrôle pour une nuit, loin des flashs et des contrats. Elles arrivèrent devant une vieille porte cochère à l'arrière de la boutique.
— C'est ici, dit Ellie en sortant ses clés. Ne t' attends pas à un palace. Chez moi, il n'y a que des livres et du thé tiède.
C’est exactement ce qu’il me faut, répondit Emma.

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