Chapitre XIX ― L'épaisseur du Silence

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L’appartement d’Ellie était une extension de sa librairie : organique, encombré et protecteur. Le plafond bas et les rangées de livres qui tapissaient les murs semblaient absorber les sons de la ville.

Emma était assise sur le bord du petit canapé, le dos droit, presque trop grande pour ce mobilier modeste. Elle n’avait pas enlevé son manteau tout de suite, comme si elle craignait de se dissoudre si elle ôtait sa dernière couche de protection. Ellie, de son côté, s'activait dans la cuisine. Le seul bruit était celui de l'eau qui commençait à chanter dans la bouilloire, un sifflement léger qui soulignait la tension entre elles.

Ellie revint avec deux tasses en céramique dépareillées. Elle en posa une sur la table basse, devant Emma, et s'assit dans son vieux fauteuil en cuir usé.

Elle ne posa pas de questions. Elle n'exigea aucune explication.

Emma fixa la vapeur qui montait de sa tasse. Ses mains, habituellement si précises quand elles manipulaient un objectif, entouraient le grès chaud comme pour s'y agripper. Elle observait l'appartement d'Ellie du coin de l'œil. C'était un univers de détails : une pile de marque-pages sur un guéridon, une lampe à l'abat-jour jauni, l'odeur persistante de la vanille et de l'encre. Tout ici avait une raison d'être, loin du minimalisme stérile de son propre loft.

Le silence s'étira. Ce n'était pas un silence de paix, mais un silence de décompression, comme celui qui suit une explosion.

Emma finit par poser l'enveloppe cartonnée sur la table, entre elles. Elle la poussa de quelques centimètres vers Ellie, un geste lent, presque une offrande de paix. Ellie regarda l'enveloppe, puis les yeux d'Emma. Elle y vit une fatigue abyssale et une rage encore fumante, contenue sous une surface de glace qui commençait enfin à fondre.

Ellie prit une gorgée de thé, son regard ne quittant pas Emma. Elle voyait la photographe lutter contre l'envie de parler, ou peut-être contre l'envie de fuir. Elle semblait déplacée ici, comme une panthère dans une bibliothèque, mais elle ne faisait aucun mouvement pour partir.

Emma finit par enlever son manteau, le laissant glisser derrière elle sur le canapé. Elle apparut alors dans son pull de laine sombre, les épaules moins rigides, les cheveux séchant en boucles désordonnées. Sans ses artifices, elle paraissait plus jeune, mais aussi plus vulnérable.

Elle ne dit rien de Georges. Elle ne dit rien de la dispute ou des insultes. Elle se contenta de regarder Ellie, une longue observation silencieuse qui n'avait plus rien de technique. Elle cherchait simplement à comprendre comment on pouvait être aussi calme quand le monde autour semblait s'écrouler.

Ellie soutint ce regard. Elle comprenait qu'Emma n'était pas venue pour des conseils, mais pour une trêve. Dans ce petit appartement au-dessus des livres, le temps n'avait plus la même valeur.

— Tu devrais dormir, finit par dire Ellie d'une voix très basse, presque un murmure pour ne pas briser la chape de silence.

Emma hocha la tête, un mouvement imperceptible. Elle n'avait pas la force de protester. Elle n'avait pas la force de retourner dans son monde parfait.

  • Ellie se leva, alla chercher une couverture épaisse dans un placard et la posa sur le dossier du canapé. Leurs doigts ne se touchèrent pas, mais Emma sentit la chaleur de la présence d'Ellie. Pour cette nuit, le duel était suspendu. Il n'y avait plus de photographe, plus de libraire, seulement deux femmes dans une pièce saturée d'histoires écrites par d'autres.

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