Chapitre XX ― Le Retour de la Laisse
Le café était encore chaud quand le bruit d'une berline de luxe freinant brutalement devant la vitrine brisa le calme de la rue. Emma se figea, la tasse à mi-chemin des lèvres. Elle reconnut le claquement sec de la portière.
— Il est là, murmura-t-elle.
Ellie ne répondit pas. Elle contourna le comptoir et alla déverrouiller la porte d'entrée, son visage devenant un masque d'impassibilité.
Georges entra comme une tempête. Il était impeccable dans son pardessus en cachemire, mais ses yeux trahissaient une rage froide. Il ignora Ellie comme si elle faisait partie des meubles et se dirigea droit sur Emma, qui s'était redressée, reprenant malgré elle une posture défensive et rigide.
— On rentre, dit-il d'une voix basse, vibrante de colère contenue.
— Je ne vais nulle part, Georges.
— Ne fais pas l'enfant. Les billets pour New York sont imprimés.
— Le jet attend à Teterboro demain soir. Tu as une série de portraits à finir et un empire à maintenir debout. Tu crois que tu vas rester ici, à jouer à la bohème dans cette poussière ?
Il balaya la librairie d'un regard dégoûté, s'arrêtant un instant sur Ellie avec un mépris souverain.
— Emma, reprit-il en adoucissant subitement le ton, une technique qu'il maîtrisait à la perfection. Tu es fatiguée. Tu as fait une fixée sur ce... projet. C'est ton côté artiste, je le comprends. Mais regarde-toi. Tu n'es pas faite pour ça. Tu es faite pour la lumière, pour les couvertures de Vogue, pour les galas. Pas pour l'ombre.
Il s'approcha d'elle et posa ses mains sur ses épaules. Emma tressaillit, mais ne se dégagea pas. La force de l'habitude, le poids de dix ans de construction commune pesaient plus lourd que sa nuit de doute.
— Sans moi, tu n'es qu'une photographe talentueuse de plus parmi des milliers, continua-t-il, plantant ses yeux dans les siens. Avec moi, tu es Mara. Tu veux vraiment tout perdre pour une impulsion ? Pour une fille qui ne sait même pas qui tu es ?
Ellie observait la scène depuis son comptoir. Elle voyait Emma hésiter. Elle voyait la «carapace» se reformer, morceau par morceau, sous les paroles mielleuses et toxiques de Georges. Elle vit Emma jeter un coup d'œil aux rayons de livres, puis à sa tasse de café dépareillée, et enfin à Ellie.
C’était le moment du choix. Mais la peur du vide était trop forte.
— Je n'ai pas mes affaires, dit Emma d'une voix faible, presque inaudible.
— Tout est déjà dans la voiture, répondit Georges avec un sourire victorieux. J'ai fait tes valises. On passe au studio, on choisit les tirages — les vrais — et on part.
Emma récupéra son enveloppe cartonnée sur la table basse. Elle ne regarda pas Ellie. Elle se sentait lâche, et elle savait que si elle croisait le regard de la libraire, elle ne pourrait pas partir.
— Emma ? appela Ellie doucement.
Emma s'arrêta sur le pas de la porte. Elle se tourna enfin. Elle avait repris son masque de glace, mais ses yeux étaient embués d'une tristesse infinie.
— Merci pour le café, Ellie, dit-elle simplement.
— C’est tout ce que tu as à dire ? demanda Ellie, le cœur serré par une déception qu'elle n'arrivait pas à masquer.
— New York m'attend, répondit la photographe, comme si elle récitait une sentence. C'est ma vie.
Elle sortit derrière Georges. Il lui ouvrit la portière avec une courtoisie feinte, un geste de propriétaire reprenant son bien. La voiture démarra en trombe, laissant Ellie seule dans le silence soudain de sa boutique.
Sur le comptoir, il ne restait que la tasse vide d'Emma et l'odeur persistante de son parfum de luxe qui, déjà, semblait étranger à ce lieu. Ellie ramassa la tasse et la serra entre ses mains. Elle avait l'impression d'avoir vu un oiseau se jeter de lui-même dans sa cage.

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