Chapitre XXI ― L’Océan Entre Nous
New York — Upper East Side
La galerie était un cube de lumière blanche, glaciale et parfaite. Le gratin de Manhattan se pressait, flûte de champagne à la main, devant les portraits grand format de Mara. Georges exultait. Il passait d’un groupe d’investisseurs à un critique d’art, la main toujours posée sur l’épaule d'Emma comme pour marquer son territoire.
— C’est sa meilleure série, murmurait-il. La sophistication à l'état pur.
Emma, moulée dans une robe de soie noire qui lui faisait une stature de statue antique, souriait aux flashs. Elle jouait son rôle. Elle répondait aux questions sur la «texture de la peau» et la «géométrie des visages». Mais ses yeux étaient absents.
Chaque fois qu’elle se sentait étouffer, elle s’éclipsait un instant vers les toilettes ou un recoin sombre. Là, à l’abri des regards, elle ouvrait son sac et effleurait du bout des doigts le coin corné de l’enveloppe cartonnée qu'elle avait glissée dans sa valise contre l'avis de Georges. Elle ne sortait pas les photos d'Ellie — l’endroit était trop impur pour ça — mais elle avait besoin de savoir qu’elles étaient là. C’était son oxygène de secours dans cet univers de vide climatisé.
Paris — Rue de la Parcheminerie
Le silence de la librairie était devenu un ennemi. Ellie passait ses journées à classer, ranger, épousseter, mais ses gestes n'avaient plus la fluidité d'autrefois. Chaque fois que la clochette tintait, son cœur manquait un battement, avant de retomber lourdement en voyant un client ordinaire.
Thomas était passé plusieurs fois. Il avait essayé de l'inviter à dîner, de lui parler de ses nouveaux projets de menuiserie, mais Ellie était ailleurs.
— Tu es là sans être là, Ellie, avait-il fini par dire, dépité. C’est cette femme, n’est-ce pas ? Celle qui est venue avec son gros appareil photo.
Ellie n'avait pas nié. Elle ne pouvait pas expliquer à Thomas que ce n'était pas la femme qui lui manquait, mais l'intensité du miroir qu'Emma lui avait tendu. Elle l'avait forcée à se regarder vraiment, et maintenant qu'elle était partie, le reflet semblait flou.
Le soir, Ellie montait dans son appartement et s'asseyait sur le canapé où Emma avait dormi. Elle fixait la place vide. Elle se sentait idiote. Elle aurait dû être soulagée que le cyclone soit passé, que sa vie «médiocre» — comme l'autre l'avait appelée — ait retrouvé son calme. Mais le calme ressemblait maintenant à de l'ennui.
Elle ouvrit l'ordinateur de la boutique, chose qu'elle faisait rarement pour ses loisirs, et tapa le nom de Mara dans un moteur de recherche. Les images défilèrent : Mara à New York, Mara radieuse au bras de Georges, Mara célébrée par la presse internationale.
Ellie ferma l'écran. La distance n'était pas seulement de six mille kilomètres ; elle était de deux mondes irréconciliables. Elle se sentait comme un personnage de livre secondaire que l'héroïne avait croisé sur sa route avant de retourner à son destin de légende.
New York — 3 heures du matin
Dans la suite de l'hôtel, Georges dormait du sommeil du juste, satisfait de sa victoire. Emma, elle, était accoudée au balcon, regardant les lumières de la ville qui ne dort jamais. Elle sortit enfin le portrait de profil d'Ellie. À la lumière des néons de Broadway, le visage d'Ellie semblait lui reprocher sa fuite.
— Je reviendrai, murmura Emma dans le vent froid de l'Hudson.
Elle ne savait pas encore comment, ni quand. Elle ne savait pas si elle en aurait le courage. Mais pour la première fois, elle réalisa que le succès avait un goût de cendre si elle ne pouvait pas le partager avec la seule personne qui l'avait vue sans son masque.

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