Chapitre XXII ― Le Sabotage

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Le gala de clôture à la fondation Guggenheim était le point d'orgue de la tournée new-yorkaise. Tout ce que la ville comptait de critiques influents et de collectionneurs était présent. Georges était dans son élément, rayonnant, vérifiant chaque détail de la projection numérique qui devait diffuser en boucle les œuvres de Mara sur les murs immenses du musée.

— C’est ton moment, Emma, lui chuchota-t-il en lui tendant un verre de cristal. Le monde est à tes pieds.

Emma ne répondit pas. Elle se sentait comme une condamnée à mort qu'on force à défiler sur l'échafaud. La robe de haute couture qu’elle portait lui semblait peser une tonne. Elle regardait les gens s’extasier devant ses clichés — ces images lisses, retouchées, vidées de toute humanité — et elle ressentait une nausée physique.

Elle se dirigea vers la régie technique sous prétexte de vérifier un dernier réglage. Le jeune technicien, impressionné par la photographe, lui laissa la place.

— Je m'occupe de la clé USB pour la séquence finale, dit-elle d'une voix calme.

Dans sa main, elle serrait une petite clé noire. Ce n'était pas la sélection validée par Georges. C'était le résultat d'une nuit de travail solitaire dans sa chambre d'hôtel, où elle avait numérisé en haute définition le portrait d'Ellie — celui de la page 42, celui de la fissure.

Le silence se fit dans la salle. Georges monta sur l'estrade pour le discours d'introduction.

— Mesdames et messieurs, ce que vous allez voir ce soir est l'aboutissement d'une quête de perfection esthétique absolue...

Emma pressa la touche «Entrée».

Soudain, sur les murs blancs du Guggenheim, la série de mannequins sophistiqués s'interrompit. À la place, une image brute, en noir et blanc, avec un grain presque granuleux, apparut en format monumental. C'était le visage d'Ellie. Sans maquillage. Sans mise en scène. Juste une femme dans une librairie, avec ce regard qui semblait transpercer la foule de New York.

Un murmure de choc parcourut l'assemblée. Georges se figea, le micro à la main. Il se tourna vers l'écran, son visage passant du triomphe à une décomposition totale.

Emma sortit de la régie et s'avança au milieu de la salle. Elle ne regardait pas Georges. Elle regardait l'image. Sur le mur, Ellie semblait être la seule chose réelle dans cette pièce remplie de fantômes en smoking.

— C'est ça, mon travail, dit Emma assez fort pour que les premiers rangs l'entendent. Tout le reste n'est que du mensonge.

La panique gagna Georges. Il fit signe de couper la projection, mais le mal était fait. Les téléphones crépitaient. Les critiques commençaient déjà à chuchoter : «C'est révolutionnaire», «C'est d'une violence émotionnelle inouïe».

Georges descendit de l'estrade, le visage pourpre. Il attrapa Emma par le bras et l'entraîna vers une sortie de secours, loin des regards.

— Tu es folle ! hurla-t-il une fois derrière les rideaux. Tu viens de détruire dix ans de marketing ! Tu as montré cette... cette fille, cette horreur, au lieu de la collection officielle ! Tu es finie, Emma! Je vais faire en sorte que tu ne travailles plus jamais !

Emma se dégagea avec une force tranquille. Elle se sentait soudain incroyablement légère.

— C’est déjà fait, Georges. Je ne travaille plus pour toi.

— Tu ne peux pas me quitter ! Tu n'as rien sans moi !

— J’ai ce regard-là, répondit-elle en désignant le mur où l'image d'Ellie, bien que coupée, hantait encore les esprits. Et c'est la seule chose qui compte.

Elle ne retourna pas chercher ses affaires à l'hôtel. Elle ne prit pas le jet privé. Elle sortit du Guggenheim dans le froid de Central Park, sa robe de soie déchirée au bas par un mouvement brusque. Elle arrêta un taxi jaune.

— À l'aéroport JFK, dit-elle au chauffeur.

— Vous avez vos bagages, lady ?

— Non. J'ai tout ce qu'il me faut.

Elle n'avait que son passeport, sa carte de crédit et, dans son sac, le tirage original du portrait d'Ellie. Elle savait qu'elle allait tout perdre : son appartement, son argent, sa réputation de «star du glamour». Mais en montant dans l'avion pour Paris, Emma ne s'était jamais sentie aussi riche.

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