Chapitre XXIII ― Le Goût de la Cendre

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Pour Ellie, les semaines qui suivirent le départ d'Emma furent marquées par une étrange décoloration du monde. Ce n’était pas un chagrin d’amour classique — comment pourrait-on aimer un ouragan qui n’a fait que passer ? — c’était plutôt le sentiment d’avoir été réveillée brutalement pour être aussitôt replongée dans un sommeil sans rêves.

Elle essayait de reprendre ses habitudes. Elle lisait, mais les mots lui paraissaient plats, comme s'ils avaient perdu leur relief. Elle discutait avec Thomas, mais sa gentillesse l’irritait désormais. Il représentait une sécurité qu’elle trouvait soudain étouffante.

— Tu devrais sortir un peu, Ellie, lui avait dit Thomas un soir, alors qu’elle fixait la vitrine sans rien voir. Tu es devenue une ombre dans ta propre boutique.

Une ombre.

Le mot l'avait fait tressaillir. Elle se souvenait d'Emma disant que l'ombre était là où se cachait la vérité.

Un matin de pluie fine, Ellie se surprit à réorganiser le rayon «Photographie». Elle caressa la couverture d'un recueil de portraits classiques. Elle se demanda où était Emma. Elle imaginait les gratte-ciels, les flashs, les sourires de façade. Elle l'imaginait redevenue cette créature de papier glacé, oubliant sans doute l'odeur de vieux papier et le craquement du plancher de la rue de la Parcheminerie.

« Elle est là où est sa place », se répétait Ellie en rangeant ses livres avec une rigueur presque maladive. « Et ma place est ici. »

Mais le soir, dans son appartement, le silence était devenu trop vaste. Elle s'asseyait sur le canapé, là où la silhouette d'Emma avait laissé une empreinte invisible. Elle se rappelait la vulnérabilité de la photographe, cette fraction de seconde où le masque était tombé.

Elle se sentait trahie. Non pas parce que Emma était partie — elle n'avait aucune raison de rester — mais parce qu'elle lui avait volé son contentement. Avant tout cela, Ellie était heureuse dans sa solitude. Après... la solitude n'était plus qu'un espace vide.

Ce matin-là, Ellie ouvrit la boutique plus tôt que d'habitude. Elle avait besoin de s'activer pour faire taire ses pensées. Elle balayait le pas de la porte quand elle s'arrêta net.

L'air était frais, l'aube pointait à peine, jetant des reflets bleutés sur les pavés mouillés. Au bout de la rue, une silhouette avançait. Une démarche fatiguée, mais reconnaissable entre mille. Une stature haute, des épaules larges sous un manteau froissé.

Ellie sentit son sang refluer de son visage. Elle ne bougea plus, le balai encore à la main. Elle crut d'abord à une hallucination, un tour joué par son esprit trop tourné vers le passé. Mais à mesure que la silhouette approchait, le doute n'était plus permis.

Ce n'était pas Emma du départ, celle qui montait dans une voiture de luxe. Celle-ci n'avait pas de bagages. Ses chaussures de ville étaient marquées par la boue, son visage était pâle, presque translucide sous la lumière du petit matin. Elle ressemblait à une naufragée.

Ellie lâcha le manche du balai, qui claqua sur le sol. Le bruit fit lever les yeux à la femme qui approchait.

Leurs regards se croisèrent à travers le froid de la rue. Ellie vit tout en un instant : la chute, le sacrifice, et cette détermination farouche qui brûlait encore dans les yeux verts d'Emma.

Le calme d'Ellie se brisa, laissant place à une émotion si violente qu'elle en eut le souffle coupé. La page blanche était revenue, et cette fois, elle semblait prête à être écrite.

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