Chapitre XXIV ― Le Déferlement
Emma s’arrêta à deux mètres d’elle. Elle vacillait sur ses jambes, comme si le sol de Paris refusait de se stabiliser après le vol. Elle ne portait plus de robe de gala, mais un manteau sombre, froissé, qu’elle serrait contre elle. Son visage, d’ordinaire si sculpté, semblait s’effondrer de fatigue.
— Ellie…
Le nom sortit dans un souffle rauque, à peine audible. Emma essaya de continuer, mais les mots se bousculaient, incohérents, hachés par une respiration trop courte.
— J’ai… les écrans… Georges… ton visage sur le mur, Ellie. Tout le monde a vu. Le Guggenheim… j’ai tout cassé. Je n’ai plus de valises. Je n’ai plus rien. J'ai pris l'avion… je ne sais pas quelle heure il est.
Ellie ne comprenait rien à ce qu’elle racontait. «Guggenheim», «écrans», «tout cassé»… Les mots d'Emma n’étaient que des débris de verre projetés au visage de la libraire. Mais ce qu’elle comprenait, c’était la détresse animale qui émanait de cette femme. La Mara superbe, celle qui dominait le monde de sa hauteur, s’était brisée sous ses yeux.
— Emma, calme-toi… balbutia Ellie en faisant un pas vers elle.
— Non, tu ne comprends pas… J’ai jeté la clé, Ellie. J’ai jeté la clé dans le noir. Il hurlait. Il disait que je n’étais rien. Mais le portrait était là… toi, tu étais là sur le mur blanc. C’était la seule chose vraie.
Emma commença à trembler violemment. Ce n'était plus seulement le froid, c'était le contrecoup de l'adrénaline et du sacrifice. Elle tendit une main vers Ellie, un geste de noyée, avant de s'effondrer à genoux sur les pavés humides, juste devant le seuil de la boutique.
Ellie oublia la méfiance, oublia Thomas, oublia les semaines de silence. Elle se précipita et attrapa Emma par les épaules pour l'empêcher de basculer totalement. Le contact fut brutal. Le corps d'Emma était brûlant de fièvre et glacé par la pluie fine.
— Regarde-moi, Emma ! Regarde-moi !
Emma leva les yeux. Ses pupilles étaient dilatées, perdues entre New York et Paris. Elle agrippa les bras d'Ellie avec une force désespérée, ses doigts s'enfonçant dans la laine du pull de la libraire.
— Ne me laisse, supplia Emma dans un sanglot qui semblait lui déchirer la poitrine. S’il te plaît… ne me laisse pas dans le vide.
Ellie sentit une vague d'émotion l'envahir, une compassion si puissante qu'elle en eut les larmes aux yeux. Elle ne voyait plus l'intruse arrogante. Elle voyait une femme qui avait tout détruit pour venir mourir ou naître sur son trottoir.
— Je ne te laisserai pas, murmura Ellie contre son oreille, essayant de la redresser. Viens. On rentre.
Ellie passa le bras d'Emma autour de son cou.. Elle traîna presque la photographe à l'intérieur de la boutique. La clochette tinta, un son dérisoire face au drame qui se jouait.
Elle referma la porte à clé et tira le rideau. Le monde extérieur, Georges, New York, tout cela disparut derrière le velours épais. Dans l'obscurité de la librairie, Emma s'appuya contre un rayon de poésie, glissant lentement jusqu'au sol, sa tête reposant contre les reliures anciennes.
Elle ne parlait plus. Elle pleurait sans bruit, les yeux fermés, le visage caché dans ses mains nues. Ellie s'agenouilla devant elle, le cœur battant à tout rompre. Elle comprit que rien ne serait plus jamais comme avant. Emma n'était pas revenue pour une photo. Elle était revenue pour que quelqu'un l'aide à ramasser les morceaux de celle qu'elle était vraiment.

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