Chapitre XXVIII ― Le Siège et l'Errance

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Paris — Rue de la Parcheminerie, 14h00

Le silence qu'Emma avait laissé derrière elle en partant ne dura pas. Ellie n’avait même pas eu le temps de ranger la tasse de café qu'un premier éclair de flash crépita contre la vitrine.

Elle leva les yeux, le cœur bondissant dans sa poitrine. Un homme en blouson de cuir, deux boîtiers professionnels en bandoulière, était littéralement collé à la vitre, essayant de faire la mise au point sur elle à travers les rangées de livres.

— Oh non… murmura Ellie.

Elle se précipita pour tirer les rideaux de velours, mais il était trop tard. En quelques minutes, comme attirés par un signal invisible, deux autres photographes apparurent, suivis d'une jeune femme tenant un micro avec le logo d'une chaîne d'info en continu. La rue étroite de la Parcheminerie, d'ordinaire si calme, devint le théâtre d'un siège absurde.

La clochette de la porte retentit. Ellie n'avait pas eu le temps de verrouiller. Un homme s'engouffra, un carnet à la main.

— Mademoiselle ! Une déclaration ? Vous êtes bien la femme du portrait du Guggenheim ? Quel est votre lien avec Mara ? Est-il vrai qu'elle se cache ici ?

— Sortez d'ici ! hurla Ellie, la voix brisée par la panique. C'est une propriété privée ! Sortez !

Elle réussit à le repousser et tourna la clé d'un geste sec. Elle s'adossa à la porte, tremblante. À travers le tissu des rideaux, elle entendait les voix qui s'interpellaient, le cliquetis incessant des obturateurs. Sa librairie, son sanctuaire, était devenue une cage de verre. Elle se sentit violée une seconde fois. Emma lui avait apporté la lumière, mais c'était une lumière qui brûlait tout sur son passage.

Paris — Quelque part sur les quais, 16h00

À l'autre bout de la ville, Emma marchait encore. Ses pieds la faisaient souffrir dans ses chaussures de gala inadaptées, mais elle ne s'arrêtait pas. Elle avait conscience d'être reconnue par certains passants qui se retournaient sur son passage, mais elle s'en moquait. Elle n'était plus qu'une ombre parmi les ombres.

Elle finit par trouver une cabine téléphonique encore en état de marche — une rareté — et composa un numéro de tête.

— Allô ? Clara ? Un silence de mort suivit à l'autre bout du fil. Clara, son assistante qu'Emma avait traitée avec tant de respect pendant des années, finit par lâcher un soupir qui ressemblait à un sanglot.

— Emma ? Mais où es-tu ? Georges est comme un fou, il a lancé une procédure pour «rupture abusive de contrat», il veut te dépouiller de tout ce que tu possèdes. Les comptes du studio sont bloqués.

— Je sais, Clara. Je me fiche de l'argent. J'ai besoin... j'ai besoin de savoir si tu as encore les clés du petit labo de l'impasse des Peintres. Celui que Georges ne visite jamais.

— Emma, tu es en train de te détruire...

— S'il te plaît, Clara. C'est la seule chose qui me reste.

— Oui, j'ai les clés. Mais Emma, fais attention. Ils ont fait le lien avec la libraire. Son nom est partout. Ils disent que c'est «l'amante cachée», «la muse prolétaire». Ils sont en train de la dévorer.

Emma ferma les yeux, le front appuyé contre la vitre sale de la cabine. La douleur qu'elle ressentit à cet instant fut plus vive que n'importe quelle menace de Georges. Elle l'avait fait. Elle avait exposé Ellie au pire des prédateurs : la curiosité publique.

— Je vais arranger ça, murmura-t-elle, sans trop y croire elle-même.

Elle raccrocha. Elle avait un toit pour la nuit, un labo poussiéreux et sombre. Mais elle n'avait aucun moyen de protéger la seule personne qui comptait. Elle regarda ses mains : elles étaient vides. Elle n'avait même plus son appareil photo. Pour la première fois de sa vie, Emma n'était plus celle qui cadrait le monde, elle était celle qui était traquée par lui.

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