Chapitre XXIX ― L’Ombre et le Rempart
Paris — Rue de la Parcheminerie
Le bruit des poings contre la porte de la librairie devint insupportable. Ellie s'était réfugiée au fond de la boutique, dans l'obscurité des rayonnages de poésie, les oreilles bouchées par ses mains.
Soudain, une voix familière, forte et autoritaire, s'éleva au-dessus du brouhaha des journalistes.
— Poussez-vous ! Laissez-la tranquille ! Elle n'a rien à vous dire !
Un instant plus tard, on frappait discrètement à la porte arrière, celle de la ruelle. Ellie s'y précipita. C'était Thomas. Il entra, essoufflé, les cheveux en bataille, et verrouilla immédiatement derrière lui.
— Ça va, Ellie ? C'est de la folie dehors. Ils sont comme des charognards.
Il la prit par les épaules. Sa présence était solide, rassurante, mais son regard était sombre.
— Je te l'avais dit, Ellie. Cette femme n'apporte que le chaos. Elle t'a utilisée comme un accessoire pour son petit jeu de pouvoir avec son agent. Regarde où ça te mène. Ta boutique est assiégée, ta réputation est étalée dans les tabloïds.
— Elle ne pensait pas que ça finirait comme ça... tenta de murmurer Ellie, bien que sa propre colère soit encore vive.
— Elle ne pense qu'à elle, trancha Thomas. C'est une star, Ellie. Ils ne voient pas les gens normaux. Ils ne voient que des reflets. Promets-moi de ne plus jamais lui ouvrir. Si elle revient, j'appellerai la police. Elle est toxique.
Ellie ne répondit pas. Elle regarda Thomas. Il avait raison, logiquement. Il était le rempart, l'homme qui voulait la protéger. Mais pourquoi se sentait-elle si seule, même avec lui à ses côtés?
Paris — Impasse des Peintres
Pendant ce temps, dans la pénombre étouffante du petit laboratoire de l'impasse des Peintres, Emma ne dormait pas. Elle travaillait. Clara était venue, en secret, lui apporter des tirages de secours et son ancien boîtier, celui qu'elle n'utilisait plus depuis que Georges l'avait forcée à passer au numérique ultra-perfectionné.
Emma développait des photos manuellement, les mains plongées dans les produits chimiques dont l'odeur piquante lui rendait une forme de lucidité.
— Emma, qu'est-ce que tu fabriques ? demanda Clara en observant les clichés qui séchaient sur les fils de fer.
— Une diversion, répondit-elle, les yeux rougis par la fatigue.
Elle avait sélectionné une série de photos qu'elle n'avait jamais montrées : des autoportraits d'elle-même, défigurée par le maquillage, pleurant dans des coulisses de défilés, ou encore Georges en pleine crise de rage, le visage tordu par la cupidité. C'était une série violente, impudique, qui mettait en lumière la laideur du monde qu'elle venait de quitter.
— Je vais envoyer ça à tous les grands quotidiens, continua Emma. Je vais leur donner de la viande fraîche. Mon propre procès, ma propre chute, mise en scène par moi-même. Ils oublieront la «libraire mystérieuse» dès qu'ils verront la star se jeter aux loups.
— Tu vas te griller définitivement, Emma. Tu ne t'en remettras jamais.
— Je m'en fous, Clara. Si je ne détourne pas leur attention, ils vont la détruire . Et si Ellie est détruite par ma faute, je n'aurai plus rien à photographier du tout.
Emma regarda un dernier tirage. Ce n'était pas Ellie. C'était une photo du sol de la librairie, un simple rai de lumière sur le bois usé. C'était tout ce qu'elle s'autorisait à garder de son passage là-bas. Elle agissait dans l'ombre pour rendre à Ellie sa tranquillité, sachant pertinemment que cet acte héroïque l'éloignerait peut-être encore plus de la femme qu'elle commençait à ai....

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