Chapitre XXX ― Le Sacrifice de l'Image

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La diversion de Mara fut d'une efficacité brutale.

Le lendemain matin, alors que Thomas préparait un café dans la petite cuisine d'Ellie en lui expliquant qu'elle devrait peut-être fermer la boutique pour une semaine, le silence revint soudainement dans la rue de la Parcheminerie. Les cris des journalistes s'éteignirent. Le vrombissement des motos de presse s'éloigna vers le centre de Paris.

Ellie s'approcha de la fenêtre et écarta un centimètre de rideau. La rue était presque vide. Les quelques photographes restants rangeaient nerveusement leur matériel en consultant leur téléphone.

— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Ellie.

Thomas alluma la radio. — «Scandale sans précédent dans le monde de l'art... La photographe Mara vient de publier sur son site personnel une série de clichés intitulée 'L'Envers du Miroir'. On y voit des scènes d'une violence psychologique rare, mettant en cause son agent Georges V. et le système de la mode. Mara s'y expose elle-même, dévastée, livrant une confession visuelle impitoyable. La presse s'est déplacée en masse devant le laboratoire de l'Impasse des Peintres...»

Ellie s'assit lourdement sur une chaise. Elle avait compris. Emma venait de se jeter en pâture aux loups pour les attirer loin de la librairie. Elle venait de transformer son propre drame en un cirque médiatique encore plus grand pour qu'on oublie le visage d'Ellie.

— Elle se détruit, murmura Ellie.

— Elle fait ce qu'elle sait faire de mieux : le spectacle, cracha Thomas. Ne te laisse pas attendrir, Ellie. C'est juste une autre façon pour elle d'attirer l'attention.

Mais Ellie n'écoutait plus. Elle ressentait cette fascination douloureuse. Elle imaginait Emma, seule dans ce laboratoire sombre, en train de livrer ses propres démons pour racheter sa faute. Ce n'était pas du spectacle. C'était un acte d'une générosité désespérée.

Le soir même, une enveloppe fut glissée sous la porte arrière de la librairie. Pas de nom, pas d'adresse. Juste l'écriture nerveuse de Clara, son assistante.

À l'intérieur, Ellie trouva un seul tirage. Ce n'était pas un portrait. C'était une photo d'une main — la main d'Ellie — en train de tenir un vieux livre. L'image était d'une douceur infinie, sans aucun artifice. Au dos, Emma avait écrit quelques mots d'une écriture tremblée :

« Je t'ai rendu ton ombre. Pardonne-moi de t'avoir prêté ma lumière, elle n'était pas digne de toi. »

Ellie serra le papier contre son cœur. À cet instant, la colère qui l'habitait depuis New York se transforma en quelque chose d'autre. Ce n'était pas de l'amour, mais c'était la reconnaissance d'un lien indéfectible. Elle venait de comprendre qu'Emma n'était pas une prédatrice, mais une femme qui avait oublié comment aimer sans posséder, et qui venait d'apprendre que le plus beau geste d'affection était parfois de disparaître.

Thomas l'observait du fond de la pièce. Il vit l'expression d'Ellie changer. Il comprit, avec une amertume profonde, qu'il avait peut-être protégé Ellie des journalistes, mais qu'il l'avait perdue au profit de cette femme qui, même absente, occupait désormais tout l'espace.

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