Chapitre XXXI ― L’Apprentissage de l’Absence
Le silence qui suivit le départ d'Emma fut, pour Ellie, plus assourdissant que le vacarme des journalistes.
Thomas avait proposé à Ellie de venir se ressourcer à la campagne, pour se «réparer». Elle marchait dans les bois, elle écoutait les conseils de Thomas sur l'avenir, sur la nécessité de tourner la page. Mais chaque soir, en s'endormant dans le silence parfait du Perche, elle réalisait que le calme n'était pas la paix. C'était juste du vide. Elle se sentait comme un livre dont on aurait arraché le dernier chapitre : l'histoire était là, mais elle n'avait plus de sens.
Lorsqu'elle revint à Paris et rouvrit la librairie, la routine reprit, mais avec une saveur de cendre. Elle ne regardait plus la vitrine de la même façon. Elle ne pouvait plus s'empêcher de chercher, dans chaque silhouette qui passait, cette stature haute et cette élégance sauvage qui caractérisaient Emma.
— Tu devrais changer la vitrine, Ellie, lui dit Thomas un matin. Passe à autre chose.
Il avait raison. Mais Ellie ne pouvait pas. Elle gardait le tirage de la main — sa propre main photographiée par Emma — caché sous le comptoir. Parfois, elle le sortait et le regardait pendant de longues minutes. Elle y voyait une tendresse qu'elle n'avait jamais perçue chez la photographe auparavant. Elle comprenait que cet acte de sabotage à New York n'était pas une crise de star, mais un cri de détresse d'une femme qui préférait tout brûler plutôt que de continuer à mentir.
De son côté, Emma vivait sa propre agonie. Dans un petit appartement de Meudon, les murs étaient nus. Plus de tirages monumentaux, plus d'agendas surchargés. Le premier mois fut le plus dur : celui du manque. Pas le manque de la gloire, mais celui du regard d'Ellie.
Elle passait des heures dans sa petite cuisine à regarder la lumière changer sur le mur de briques en face. Elle réapprenait les gestes simples : faire ses courses anonymement, laver son linge, attendre le bus. Clara venait la voir une fois par semaine, lui apportant des nouvelles du monde qu'elle avait quitté.
— Georges a trouvé une nouvelle égérie, lui apprit-elle un jour. Une gamine de dix-neuf ans. Il essaie d'effacer ton nom des archives.
— Laisse-le faire, répondit Emma. Il ne peut pas effacer ce que j'ai vu.
Emma avait recommencé à développer des photos, mais différemment. Elle ne cherchait plus à impressionner. Elle photographiait des détails insignifiants : l'écorce d'un arbre, l'ombre d'un passant, la buée sur une vitre. Elle cherchait à retrouver la «vérité» qu'elle avait entraperçue dans la librairie.
Elle se sentait comme une convalescente. Elle savait qu'elle n'était pas encore prête à revoir Ellie. Elle avait peur de voir de la haine dans ses yeux. Ou pire, de l'indifférence.
Un soir de pluie battante, Emma se retrouva sur le quai de la gare, face au train qui menait vers Paris. Elle resta là, à regarder les portes se fermer, incapable de monter. Elle n'était pas encore assez «propre» de son passé. Elle fit demi-tour et rentra chez elle à pied sous l'averse, acceptant cette punition climatique comme une forme de purification.
Elle devait redevenir personne avant de pouvoir espérer être quelqu'un pour Ellie.

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