Chapitre XXXII ― Le Visage des Autres
L’automne touchait à sa fin. Emma avait besoin de papier pour son laboratoire et de quelques produits chimiques spécifiques qu’elle ne trouvait qu’en plein cœur de Paris, dans une vieille boutique spécialisée près de la place des Vosges. Elle avait hésité, craignant de croiser des fantômes, mais elle finit par s'y rendre, emmitouflée dans son grand manteau anonyme, les cheveux dissimulés sous un bonnet de laine.
En sortant de la boutique, ses paquets sous le bras, elle se retrouva face à une terrasse de café chauffée. Un rire cristallin, qu'elle aurait reconnu entre mille, figea ses pas.
À deux mètres d’elle, installée sous les parasols rouges, se trouvait Sophie. Sophie était une éditrice de mode influente, celle que Mara appelait «sa sœur» lors des soirées de vernissage. Elles avaient partagé des étés à Ibiza et des nuits de confidences à New York.
Emma, dans un réflexe instinctif de vulnérabilité, laissa échapper un sourire :
— Sophie ?
L’éditrice tourna la tête. Son regard balaya Emma. Pendant une fraction de seconde, elle vit l'étincelle de la reconnaissance dans les yeux de son amie. Mais l’instant d’après, un voile de glace tomba sur le visage de Sophie. Elle ne sourit pas. Elle ne se leva pas. Elle regarda Emma de haut en bas, s'attardant sur son manteau usé et ses mains tachées par les produits de développement.
— Je vous demande pardon ? dit Sophie d'une voix polie, mais d'une sécheresse mortelle. On se connaît ?
Le sang d'Emma ne fit qu’un tour. Le déni était si flagrant, si délibéré, qu'il fit plus de mal qu'une insulte. À la table, les autres convives — des gens du milieu que Mara avait aidés à lancer leur carrière — détournèrent les yeux vers leurs téléphones ou leurs tasses de café, soudainement passionnés par leurs conversations.
— Sophie, c’est moi, Emma… murmura-t-elle, sa voix déraillant légèrement.
Sophie soupira, un petit son d'agacement, comme si elle gérait une mendiante un peu trop insistante.
— Écoutez, ma chère, je n'ai pas de monnaie. Et je suis en réunion. S'il vous plaît.
Elle se tourna vers son voisin de table et reprit sa phrase là où elle l'avait laissée, comme si Mara n'était plus qu'un courant d'air froid.
Emma resta plantée là, sur le trottoir, au milieu des passants qui la bousculaient. La violence de l'exclusion était totale. Elle n'était pas seulement déchue ; elle était effacée. Elle n'existait plus dans le dictionnaire de ceux qu'elle avait aimés.
Elle se remit en marche, les jambes tremblantes. Elle ne ressentait pas de colère, mais une immense honte. Pas la honte d'être pauvre ou seule, mais la honte d'avoir un jour appartenu à ce monde-là. Elle se revit, elle aussi, détournant le regard de ceux qui «ne comptaient plus». Elle vit la laideur de celle qu'elle avait été.
Elle finit par se réfugier sur un banc dans le square Louis-XIII. Elle serra ses paquets contre elle. Les larmes finirent par venir, des larmes de solitude absolue. C’est dans ce moment de détresse totale, alors que le monde du luxe venait de lui fermer ses portes au nez, que le visage d'Ellie lui apparut.
Elle réalisa qu'Ellie était la seule personne qui l'avait regardée en face quand elle n'était «rien». Elle l'avait accueillie quand elle était une intruse, l'avait soignée quand elle était brisée, et l'avait chassée parce qu'elle l'aimait trop pour être son objet.
— Elle avait raison sur tout, murmura Emma dans le vent glacial.
Elle comprit que la reconnaissance de Sophie ne valait rien, mais que le pardon d'Ellie valait sa vie entière. Emma se leva. Elle n'était pas encore prête à retourner à la librairie, mais pour la première fois, elle n'avait plus peur de la solitude. Elle préférait être invisible pour le monde entier si elle pouvait redevenir, ne serait-ce qu'une seconde, un reflet dans les yeux d'Ellie.

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