Chapitre XXXIII ― L’Inconnue du Passé

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La pluie cinglait les vitres de la librairie, rendant l'après-midi prématurément sombre. À l'intérieur, l'atmosphère était presque paisible. Thomas, juché sur un escabeau, fixait une nouvelle étagère derrière le comptoir. Il parlait avec enthousiasme de leurs prochaines vacances en Bretagne, une tentative de cimenter un avenir «normal» pour Ellie.

— Tu verras, le grand air, le bruit des vagues... loin de toute cette agitation parisienne, ça nous fera un bien fou, Ellie.

Ellie souriait faiblement en rangeant des romans. La clochette de la porte retentit brusquement. Une femme entra, trempée, son trench-coat noir dégoulinant sur le parquet. Elle semblait épuisée, les yeux rougis, mais elle dégageait une urgence fébrile.

Thomas descendit de son escabeau, l'air un peu agacé par l'intrusion.

— Désolé, Madame, commença-t-il d'un ton poli mais ferme, nous allons bientôt fermer pour inventaire. On ne peut pas vous recevoir.

L'inconnue ne le regarda même pas. Ses yeux cherchaient Ellie.

— Ellie ? C'est vous, Ellie ?

Elle s'approcha lentement, un livre pressé contre sa poitrine. Elle fronça les sourcils, cherchant dans sa mémoire.

— Oui, c'est moi. Mais... je vous connais ?

Thomas s'interposa doucement, une main sur l'épaule d'Ellie.

— Écoutez, si c'est pour un remboursement ou une commande, repassez demain. Ma compagne a besoin de repos.

L'inconnue laissa échapper un rire sec, presque nerveux.

— Je m'appelle Clara. J'étais... je suis l'assistante d'Emma.

Le silence qui suivit fut comme un coup de tonnerre. Ellie sentit son sang se glacer. Elle vit le visage de Thomas se transformer en temps réel. La politesse de façade s'évapora pour laisser place à une mâchoire serrée et un regard noir. Il venait de comprendre que cette femme était un fantôme du monde qu'il essayait d'effacer.

— Ah, dit Thomas, sa voix descendant de deux octaves, devenant menaçante. Qu'est-ce que vous fichez ici ? On en a fini avec votre patronne. Elle a déjà fait assez de dégâts. Partez, avant que je ne perde patience.

Clara ne recula pas d'un pouce. Elle fixa Ellie, ignorant totalement Thomas.

— Je ne viens pas pour Mara l'artiste. Je viens parce que je ne sais plus quoi faire. Elle se laisse mourir, Ellie.

— C'est ça, le nouveau scénario ? ricana Thomas, dont l'attitude était passée de la protection à une hostilité pure. Elle a raté son suicide professionnel alors elle joue la carte de la tragédie grecque ? C'est pathétique. Sortez !

— Elle vit dans un studio de vingt mètres carrés à Meudon, continua Clara, la voix tremblante d'émotion. Georges a tout saisi : les comptes, le studio, les boîtiers. Elle n'a même plus de quoi se chauffer correctement. Mais ce n'est pas le manque d'argent qui l'achève, c'est le silence. Elle pense qu'elle t'a souillée, Ellie. Elle passe ses nuits à regarder ton portrait en pleurant.

— Ça suffit ! Thomas attrapa Clara par le bras, sa force étant disproportionnée face à la frêle jeune femme. On ne veut pas de vos mélodrames. Vous allez déguerpir et ne plus jamais remettre les pieds ici !

— Lâche-la, Thomas !

Le cri d'Ellie fut si soudain qu'il fit sursauter les deux autres. Thomas s'arrêta, sidéré. Il n'avait jamais vu Ellie ainsi : ses yeux brillaient d'une colère froide, et sa posture était celle d'une femme qui ne se laisserait plus dicter sa conduite.

— Ellie, c'est une manipulation, elle essaie de te...

— J'ai dit : lâche-la immédiatement.

Thomas desserra sa prise, le visage pourpre de frustration. Il sentit le sol se dérober sous ses pieds. L'influence d'Emma, qu'il pensait avoir enterrée sous des promesses de vacances et de normalité, venait de ressurgir avec la force d'un raz-de-marée.

Ellie contourna le comptoir et s'approcha de Clara. Elle voyait la sincérité dans les mains tremblantes de la jeune femme. Ce n'était pas du marketing. C'était un appel au secours.

— Où est-elle ? demanda Ellie d'une voix sourde.

Clara sortit un morceau de papier froissé et le posa sur le bois sombre du comptoir.

— Elle ne sait pas que je suis là. Elle a encore une once de fierté, c'est tout ce qui lui reste. S'il vous plaît... juste un signe.

Clara tourna les talons et s'enfuit dans la nuit pluvieuse.

Un silence de plomb s'installa. Thomas fixait le papier comme s'il s'agissait d'un poison. Il regarda Ellie, et pour la première fois, il eut peur d'elle. Il comprit que son attitude agressive n'avait servi qu'à souligner sa propre étroitesse d'esprit face au drame d'Emma.

— Tu ne vas pas y aller, n'est-ce pas ? demanda-t-il, la voix presque suppliante.

Ellie ne répondit pas. Elle ramassa le papier, le plia soigneusement et le glissa dans sa poche. Elle savait déjà ce qu'elle allait faire.

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