Chapitre XXXIV ― Le Sacrifice du Précieux
Thomas ne pouvait pas lutter contre l'obsession. Dès qu'il entendit le bruit de l'eau couler à l'étage, il se glissa vers le manteau d'Ellie. Ses doigts, rendus maladroits par la culpabilité, fouillèrent la poche de laine. Il en sortit le papier froissé.
« 12, Impasse des Lilas, Meudon. Escalier B. »
Il fixa l'adresse avec un mépris mêlé de terreur. Pour lui, ce n'était pas un lieu de souffrance, c'était une destination qui menaçait de lui voler sa vie tranquille. Il remit le papier en place, le cœur battant comme celui d'un voleur, ignorant que le véritable «vol» était déjà en train de se produire dans l'esprit d'Ellie.
À l'étage, Ellie était agenouillée devant l'étagère de son sanctuaire. Elle ne cherchait pas une marchandise. Elle cherchait l'objet qui l'avait sauvée, elle, bien avant qu'Emma n'entre dans sa vie.
Ses doigts s'arrêtèrent sur une reliure en toile vert amande, dont les bords étaient élimés par des années de lectures nocturnes. C’était son exemplaire des « Lettres à un jeune poète » de Rilke. Ce livre était son secret. Il portait des traces de thé, des pages écornées à ses passages préférés, et l'odeur de sa propre vie. C’était son échappatoire, son précieux, le livre qu'elle ouvrait quand le monde devenait trop lourd ou que la solitude de la librairie se faisait trop pesante.
Elle le serra contre son cœur. S'en séparer, c'était comme donner une part de sa propre peau. Mais elle savait qu'Emma n'avait pas besoin de littérature ; elle avait besoin d'un ancrage. Elle avait besoin de l'âme d'Ellie pour ne pas sombrer tout à fait.
Elle s'assit à son bureau et prit une petite carte blanche. Elle n'écrivit pas de longs discours. Elle n'avait pas besoin de pardonner ou d'expliquer. Elle écrivit simplement :
« Pour que le silence soit une attente, et non une fin. »
Elle glissa la carte à l'intérieur du livre, juste après la page de garde où elle avait, jadis, inscrit son propre nom en bas de page. Enveloppant le volume dans un papier kraft sobre, elle eut l'impression de préparer un talisman.
Lorsqu'elle redescendit, elle trouva Thomas assis dans le canapé, les mains jointes, le regard fuyant.
— Tu as l'air... différente, Ellie, dit-il, essayant de sonder son visage..
— C’est la pluie qui me rend mélancolique.
— Tu devrais te reposer. On ne parlera plus de cette visiteuse de cet après-midi, d'accord ? C'est du passé.
Ellie hocha la tête, mais elle sentit le poids du livre dans son sac de toile, posé sur la table. Thomas croyait protéger Ellie en ignorant l'existence d'Emma, sans comprendre que le geste qu'Ellie venait de faire — offrir son livre le plus intime — créait un lien que même la distance et la pauvreté ne pourraient plus briser.
Le mensonge s'était installé entre eux. Thomas surveillait une adresse dans une poche, tandis qu'Ellie préparait l'envoi d'une partie d'elle-même vers l'impasse des Lilas.

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