Chapitre XXXV ― L’Odeur du Sanctuaire
À Meudon, l’hiver semblait avoir élu domicile à l’intérieur même du studio d'Emma. Le petit radiateur électrique cliquetait sans relâche, incapable de vaincre l’humidité qui grimpait le long des murs. Emma, emmitouflée dans un vieux pull en laine, fixait une pellicule qui refusait de sécher.
Quand le facteur sonna en bas, elle n’y prêta d’abord aucune attention. Mais le bruit de l'enveloppe glissant dans la fente métallique de sa boîte aux lettres résonna dans le silence du couloir comme un coup de feu.
Elle descendit, les jambes lourdes. Lorsqu’elle vit le paquet en papier kraft, elle sut. Son nom et son adresse étaient écrits d'une main ferme, sans tremblement. Une écriture qu'elle avait observée des heures durant sur les fiches de la librairie.
Elle remonta, s'assit sur son lit — un simple matelas posé au sol — et déchira le papier avec une précaution religieuse.
Le livre tomba sur ses genoux. « Lettres à un jeune poète ». Emma ne l'ouvrit pas tout de suite. Elle fit quelque chose qu'elle n'aurait jamais cru faire : elle porta le livre à son visage. Elle ferma les yeux et respira. L'odeur la frappa de plein fouet. Ce n'était pas l'odeur d'un livre neuf sorti d'un entrepôt. C'était l'odeur d'Ellie. Un mélange de thé noir, de vieux papier, de poussière de soleil et de ce parfum léger, presque imperceptible, que la libraire portait toujours.
Elle l'ouvrit enfin. Elle vit les pages écornées. Elle vit les passages soulignés d'un trait de crayon fin. Elle vit une petite tache de café sur la page 24.
— C’est le sien… murmura Emma, la gorge nouée.
Ce n'était pas un cadeau. C'était un transfert de garde. En lui envoyant son propre échappatoire, Ellie lui disait qu'elle lui faisait confiance pour porter ses propres rêves, ses propres refuges. Emma comprit que ce livre avait été le bouclier d'Ellie contre le monde, et qu'elle le lui offrait maintenant alors qu'elle était désarmée.
Elle trouva la carte :
« Pour que le silence soit une attente, et non une fin. »
Les larmes qu'Emma avait retenues pendant des mois finirent par couler, s'écrasant sur la couverture vert amande. Elle pleura sa gloire perdue, sa cruauté passée, mais surtout, elle pleura de gratitude. Elle n'était plus seule. Elle avait entre les mains le cœur d'Ellie, relié en toile et en papier.
Elle se leva, habitée par une énergie nouvelle. Elle poussa ses cuves de développement. Elle prit son appareil photo et, pour la première fois, elle se prit en photo elle-même dans le miroir piqué. Pas la Mara star, pas la Mara provocatrice. Juste une femme, tenant un livre contre son sein, le regard lavé par les larmes.
À Paris, au même instant, Ellie se sentait étrangement vide, comme si elle avait laissé une partie d'elle-même dans ce bureau de poste. Elle rangeait les rayons quand elle sentit le regard de Thomas peser sur elle. Il l'observait depuis le fond de la boutique, le visage dur. Il avait remarqué l'absence du livre sur l'étagère de nuit. Il avait fait le lien.
— Tu l'as fait, n'est-ce pas ? demanda Thomas, sa voix résonnant froidement entre les murs de livres.
Ellie ne se retourna pas. Elle continua de classer ses ouvrages.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, Thomas.
— Ton Rilke. Il a disparu. Tu lui as donné, c'est ça ? Tu as envoyé ton livre préféré à cette… à cette femme qui t'a traînée dans la boue ?
Ellie se tourna enfin vers lui. Son calme était effrayant.
— Ce n'est plus ton affaire, Thomas. Ce qui se passe entre elle et moi dépasse tout ce que tu pourras jamais comprendre.
La fissure était devenue un gouffre. Entre le confort de Thomas et le chaos rédempteur d'Emma, Ellie avait choisi la vérité de la blessure.

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