Chapitre XXXVIII ― La Prison de Verre

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Les jours qui suivirent furent d’une douceur étrange et factice. Thomas n'avait jamais été aussi présent, aussi aimant, aussi prévenant. Enhardi par sa victoire à Meudon, il avait décidé de battre le fer tant qu’il était chaud. Il ne voulait plus seulement une compagne, il voulait une appartenance.

Un soir, alors qu'ils dînaient dans le petit appartement au-dessus de la librairie, Thomas posa une petite boîte sur la table. Un geste classique, presque trop parfait. À l'intérieur, une bague ancienne, fine, sertie d'un saphir.

— Je ne veux plus que nous soyons juste «nous», Ellie. Je veux qu'on construise quelque chose d'indestructible. Je veux qu'on se marie. Cet été, en Bretagne. Juste nous deux, loin de Paris.

Ellie regarda la bague. Elle aurait dû être transportée de joie. C’était la stabilité, la reconnaissance, la fin de l’errance. Mais les mots de Thomas sur la «trahison» d'Emma résonnaient encore dans son esprit comme un acouphène. Si elle était un mensonge, alors Thomas était la seule vérité qui lui restait.

— Oui, murmura-t-elle, avec un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. C'est une excellente idée, Thomas.

Elle accepta la bague comme on accepte une sentence de protection. Elle se força à parler de listes d'invités, de lieux de réception, de tissus. Elle jouait le rôle de la future mariée parfaite pour étouffer le cri sourd qui l'habitait. Thomas, ivre de sa propre réussite, ne voyait pas que le consentement d'Ellie n'était pas un élan de cœur, mais un renoncement. Il avait gagné la bataille du quotidien, mais il venait de transformer la librairie en une cage dorée dont il tenait les clés.

Meudon — Le même soir

Pendant qu'à Paris on célébrait une union de façade, à Meudon, une renaissance souterraine prenait forme. Le studio n'était plus un lieu de déchéance, mais un atelier de création fiévreux. Clara passait ses soirées avec Emma, triant des planches-contacts qui n'avaient plus rien à voir avec le luxe.

C’étaient des photos de l'invisible : le grain de la peau sous une lumière d'hiver, la solitude des gares, la poésie des objets usés.

— Tu ne peux pas revenir sous le nom de Mara, dit Clara en observant un tirage. Georges possède les droits sur ton nom de scène pour encore trois ans. Et de toute façon, Mara est morte à New York.

Emma, assise par terre, le livre de Rilke ouvert sur ses genoux, leva les yeux. Elle avait une clarté nouvelle dans le regard.

— Je ne veux plus de ce nom, Clara. Mara était une construction de papier glacé. Je veux un nom qui porte la trace de celle qui m'a sauvée. Un nom qui soit un hommage et un pont.

Elle caressa la page du livre où Ellie avait autrefois inscrit son nom. Elle réfléchit aux racines de la libraire, à ce qu'elle représentait : la mémoire, les mots, l'ancrage.

— Je m'appellerai Lia Umbra, déclara-t-elle soudainement.

Clara fronça les sourcils.

— C'est... particulier. Pourquoi ?

— Parce que « Lia », c'est le lien, répondit Emma d'une voix habitée. C'est cette amarre qui me retient à la vie, ce fil qu'elle a tendu vers moi avec ce livre. Et « Umbra », c'est l'ombre. Elle m'a rendu mon ombre, Clara. Elle m'a appris que c'est là que réside la vérité, loin des projecteurs.

Elle marqua une pause, les yeux fixés sur l'horizon gris de Meudon.

— Je veux que chaque photo que je signerai désormais soit une lettre envoyée à Ellie. Même si elle ne sait pas que c'est moi, je veux qu'elle sente ma présence dans chaque nuance de noir et de blanc.

Emma — désormais Lia Umbra — se leva. Elle n'avait pas besoin de la permission de Georges ou de la validation des magazines. Elle allait préparer une exposition secrète, une série de douze clichés uniques. Elle allait revenir, non pas comme une star, mais comme une ombre qui porte la lumière. Elle ignorait tout du mariage qui se préparait, tout du mensonge de Thomas. Elle travaillait pour une seule personne, dans l'ombre, avec la certitude que la vérité finit toujours par transpercer le papier.

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