Chapitre XXXIX ― L'Interception
À la librairie, l’atmosphère était devenue feutrée, presque clinique. Thomas avait pris les rênes de l’avenir d’Ellie avec une autorité tranquille. Il passait ses journées à organiser le mariage, à appeler des traiteurs et des mairies, créant un brouhaha administratif destiné à masquer le silence assourdissant qui s'était installé entre eux.
— J’ai trouvé une petite église en pierre près de la côte, disait-il en consultant son ordinateur au comptoir. C’est exactement ce qu’il te faut, Ellie. Quelque chose de solide. De durable.
Ellie hochait la tête, un sourire poli figé sur les lèvres. Elle portait sa bague de saphir, mais elle avait l'impression que le bijou aspirait toute sa chaleur. Elle se sentait comme une spectatrice de sa propre vie.
Un après-midi, alors qu'Ellie était à l'étage pour préparer du thé, la clochette de la porte tinta. Un coursier en uniforme déposa une enveloppe noire, rigide, sur le comptoir.
— C’est pour qui ? demanda Thomas en s'avançant, le regard déjà méfiant.
— C’est pour la propriétaire , répondit l’homme avant de repartir.
Thomas fixa l'enveloppe. Il n'y avait pas de nom d'expéditeur, juste l'adresse de la Parcheminerie écrite d'une main fine, presque calligraphique. Sans hésiter, il la glissa sous le comptoir. Il attendit que le bruit des pas d'Ellie s'éloigne vers la cuisine pour l'ouvrir d'un coup de coupe-papier sec.
À l'intérieur, il n'y avait pas de texte. Juste une épreuve photographique sur un papier mat, luxueux.
Thomas sentit son cœur cogner contre ses côtes. La photo représentait la tranche du livre de Rilke, posée sur une table en bois brut. L'angle était si serré qu'on pouvait deviner les marques d'usure sur la toile vert amande — les marques d'Ellie. Au bas du tirage, une signature discrète : Lia Umbra.
Thomas comprit immédiatement. C’était Emma. Elle n'avait pas jeté le livre, comme il l'avait menti à Ellie. Elle l'avait transformé en une idole, une relique.
— Qu’est-ce que c’est, Thomas ?
Il sursauta. Ellie était sur la dernière marche de l'escalier, deux tasses de thé à la main. D'un geste vif, Thomas fourra la photo et l'enveloppe dans le tiroir-caisse et referma le tiroir dans un fracas métallique.
— Rien, dit-il, la voix un peu trop haute. Juste une facture d'électricité. Encore une erreur de tarif.
Ellie s'approcha, fronçant les sourcils. Elle avait vu l'enveloppe noire un quart de seconde.
— Une enveloppe noire pour une facture ? C’est original.
— Ils essaient de se donner un genre «écologique», je suppose, rétorqua Thomas avec un rire nerveux qui sonnait faux. Ne t'occupe pas de ça. Viens plutôt voir ces photos de fleurs pour le banquet.
Toute la soirée, Thomas fut d'une humeur électrique. Il surveillait les moindres mouvements d'Ellie. Chaque fois qu'elle s'approchait du comptoir, il se plaçait entre elle et le tiroir-caisse. Il se sentait comme un voleur dans sa propre maison.
Plus tard, une fois Ellie endormie, il redescendit dans la boutique plongée dans l'obscurité. Il reprit la photo. Il aurait voulu la déchirer, mais quelque chose dans la force de l'image l'en empêchait. Il vit dans ce cliché la preuve que son mensonge était une digue de sable. Emma — ou plutôt cette Lia Umbra — n'était pas en train de courir après sa gloire passée. Elle était en train de construire un monument à leur histoire.
Il enferma la photo dans son propre coffre à outils, au fond de la réserve. Il se fit une promesse : Ellie ne verrait jamais cette image. Il allait enterrer Lia Umbra avant qu'elle ne puisse atteindre le cœur de sa fiancée.
Mais il ne savait pas qu'Emma, à Meudon, avait prévu d'envoyer non pas un, mais douze signaux. Et que Clara, de son côté, commençait à orchestrer une campagne que Thomas ne pourrait pas arrêter avec un simple tiroir-caisse.

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