Chapitre XLI ― L’Écorce et le Regard

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L'air de la galerie était frais, presque minéral, loin de l'odeur de vieux papier à laquelle Ellie était habituée. Elle entra dans la pénombre, le cœur battant à un rythme sourd. Les murs gris sombre semblaient absorber les sons, ne laissant que le silence et ces îlots de lumière braqués sur les tirages de Lia Umbra.

Ellie commença son parcours, et très vite, elle comprit que cette exposition n'était pas un simple hommage à leur passé. C'était le récit d'une résurrection.

Les premiers clichés surprenaient par leur texture. Ce n'étaient pas des visages, mais des écorces. Des plans macroscopiques de vieux chênes, où chaque ride du bois, chaque mousse argentée était traitée avec la précision d'un diamant. On sentait, à travers l'objectif, qu'elle avait passé des heures, les mains nues contre le tronc, à écouter le pouls des arbres. C'était brut, sauvage, loin du vernis des studios new-yorkais. Emma avait quitté le verre pour le bois.

Elle passa ensuite à la série sur l'escalide. Des photos en noir et blanc de parois rocheuses vertigineuses. On y voyait des mains — celles d'Emma, noueuses, puissantes, couvertes de magnésie blanche — agrippées à des prises invisibles. Sur l'un des tirages, le corps de l'artiste n'était qu'une silhouette suspendue dans le vide, entre l'ombre de la falaise et l'éclat du ciel. C'était une métaphore de sa propre chute, et de la façon dont elle s'était hissée, millimètre par millimètre, hors du gouffre.

Ellie s'arrêta, bouleversée. Elle voyait la renaissance de la femme qu'elle aimait. Thomas lui avait décrit une Emma pathétique et manipulatrice, mais les murs hurlaient le contraire : une femme forte, solitaire, qui avait retrouvé sa dignité dans l'effort et la nature.

Puis, le parcours bifurqua vers l'intime.

Elle vit la photo du livre de Rilke. Le volume vert amande était posé sur une pierre plate, au milieu d'une forêt. Le livre semblait appartenir au paysage, comme si les mots d'Ellie s'étaient infusés dans la terre.

Et enfin, il y avait Elle.

Ellie se retrouva face à une série de portraits intitulée « La Muse Murmurée ». Ce n'étaient pas des poses de mannequin. C'étaient des instants volés : Ellie qui dort, la bouche entrouverte ; Ellie qui rit, un peu floue, devant la vitrine de la librairie ; Ellie qui range une pile de livres, le dos voûté par la fatigue. Dans chaque grain de ces photos, il y avait une tendresse infinie.

Emma ne l'avait pas photographiée pour la montrer au monde, mais pour se souvenir de la raison pour laquelle elle avait choisi de devenir Lia Umbra. Ellie était le point d'ancrage, celle qui lui avait donné le courage de toucher l'écorce et de grimper à nouveau.

— C'est magnifique, n'est-ce pas ?

Ellie sursauta. Elle n'avait pas entendu la porte s'ouvrir. Elle se retourna et vit Thomas. Il était là, son casque de chantier à la main, le visage blafard sous la lumière des spots. Il ne regardait pas Ellie, il fixait le portrait d'elle qui trônait au centre de la pièce.

— Thomas... murmura-t-elle, la voix étranglée par les larmes. Pourquoi tu m'a fait ça ? Elle n'a rien jeté. Elle ne s'est pas moquée.

Thomas s'approcha lentement du mur. Ses yeux passèrent des photos d'écorces aux photos d'escalade, puis au visage d'Ellie. Il vit la force qui émanait de ces images, une force qu'il ne pourrait jamais égaler avec son confort et sa protection. Il comprit qu'Emma n'avait pas seulement survécu ; elle s'était transcendée.

— Je voulais te protéger, Ellie, dit-il, sa voix tremblante de rage et de désespoir. Je savais que si tu voyais ça, tu retournerais vers elle. Tu ne te rends pas compte ? C'est une drogue. Elle te consume.

— Non, Thomas, répondit Ellie en retirant lentement sa bague de saphir. Elle ne me consume pas. Elle me voit. Toi, tu ne voulais qu'une libraire pour décorer ta vie. Elle, elle a photographié mes fissures.

Elle posa la bague sur le rebord de la cimaise, juste en dessous de la photo du livre de Rilke. Le geste était définitif. Thomas regarda le bijou briller dans l'ombre, minuscule et dérisoire face à la puissance des murs.

À ce moment-là, un mouvement au fond de la galerie attira leur attention. Une porte s'ouvrit sur le petit laboratoire de tirage. Une femme en sortit, un tablier noir taché sur ses vêtements simples, ses cheveux coupés court, le visage marqué par le soleil et l'effort.

C'était Emma.

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