Chapitre XLII ― Le Poids du Saphir
Thomas fixa la bague posée sur la corniche. Le saphir semblait l'accuser, brillant d'un éclat froid sous le spot qui éclairait le portrait d'Ellie. Il regarda Emma, debout au seuil de son laboratoire, puis il croisa le regard d'Ellie. Ce qu'il y vit n'était pas de la haine — ce qui aurait été plus facile à supporter — mais une immense pitié.
Il ouvrit la bouche pour bafouiller une dernière excuse, une ultime justification sur sa volonté de «bien faire», mais les mots moururent dans sa gorge. Au milieu de ces photos d'écorces millénaires, de roches invincibles et de visages mis à nu, ses mensonges sonnaient comme du verre pilé.
Il ne supporta pas la confrontation. Sans un mot, il fit demi-tour. Ses pas résonnèrent lourdement sur le béton ciré, de plus en plus rapides, comme s'il cherchait à fuir l'image de l'homme qu'il était devenu. La porte de la galerie claqua, marquant la fin définitive de leur histoire. Thomas retournait à son monde de chantiers et de structures solides, laissant derrière lui la seule chose qu'il n'avait jamais réussi à bâtir : une vérité partagée.
Le silence qui retomba sur la galerie était épais, presque physique.
Ellie resta immobile devant la photo de la forêt. Elle n'osait pas se retourner vers Emma. Elle avait peur que le mouvement ne brise la magie fragile de l'instant. Elle sentait la présence de l'autre femme à quelques mètres, une présence plus dense, plus ancrée qu'autrefois.
— Tu as coupé tes cheveux, finit par dire Ellie, sa voix n'étant qu'un souffle.
— Il fallait que j'enlève tout ce qui pesait trop lourd, répondit Emma.
Sa voix avait changé. Elle était moins mélodieuse, plus grave, marquée par les mois passés à respirer l'air des bois et à lutter contre la paroi. Ellie se tourna enfin. Elle fut saisie par la transformation. Emma n'était plus la créature de papier glacé qu'elle avait connue. Ses mains étaient marquées par l'effort, son visage était halé, et ses yeux... ses yeux n'avaient plus ce voile de cynisme qui les protégeait autrefois.
Emma fit un pas vers elle puis deux, s'arrêtant juste avant de pénétrer dans le cercle de lumière qui entourait Ellie. Sans s'en rendre compte , elle la serra dans ses bras. Une étreinte douce et confortable. Ellie ne bougeait plus, profitant de cette proximité dont elle avait rêver depuis des mois.
Elle fini par s'écarter d'elle, les yeux rouge.
— Thomas est venu me voir, à Meudon, dit Emma doucement. Il a essayé de m'acheter, puis de me menacer. Il voulait que je disparaisse.
— Je sais, répondit Ellie. Il m'a dit que tu l'avais reçu avec mépris. Il m'a dit que tu riais de ma pitié.
Emma esquissa un sourire triste.
— Je n'ai plus assez de force pour rire de quoi que ce soit, Ellie. Chaque jour passé à Meudon, chaque heure passée à grimper ou à développer ces pellicules, je ne pensais qu'à une chose : mériter le livre que tu m'avais envoyé. Je ne voulais pas te répondre par des mots. Les mots mentent trop facilement. Thomas en est la preuve.
Elle désigna les murs, les écorces, les roches, et les portraits d'Ellie.
— Je voulais te montrer ce que j'étais devenue. Une femme capable de regarder l'ombre sans détourner les yeux.
Ellie s'approcha d'Emma. Elle leva la main et, du bout des doigts, elle effleura sa paume , là où la peau était durcie par l'escalade. C'était une texture nouvelle, réelle.
— Tu as signé Lia Umbra, murmura Ellie.
— Parce que Lia est le lien, et Umbra est ce que tu m'as rendu. Sans ton ombre, Ellie, je n'aurais jamais pu voir la lumière.
Ellie ferma les yeux, laissant la chaleur de la main d'Emma se diffuser en elle. La bague de Thomas était loin, oubliée sur son rebord de pierre. Ici, dans cette galerie qui sentait la chimie et la forêt, elle venait de retrouver la seule version d'elle-même qui importait : celle qui n'avait plus besoin d'être protégée, mais d'être aimée pour ses fissures.

Annotations
Versions