Chapitre XLIV ― La Constance de l'Ombre
Les mois qui suivirent le départ de Thomas ne furent pas marqués par des retrouvailles passionnées, mais par un retour à la terre ferme. Ellie avait repris la librairie seule. Elle avait rendu la bague de saphir par courrier, sans un mot, et avait savouré le silence de l'appartement au-dessus de la boutique comme une libération. La vie était plus rude, plus précaire sans le confort de Thomas, mais elle était enfin la sienne.
Emma, elle, avait quitté Meudon. Grâce au succès fulgurant de l'exposition Silences, elle s'était installée dans un atelier brut à Pantin, un ancien garage où la lumière tombait verticalement du toit. Elle ne cherchait pas la célébrité, mais la célébrité semblait la traquer. Le mystère entourant Lia Umbra — cette photographe qui refusait les interviews et ne montrait jamais son visage — passionnait la presse internationale.
Elles ne se voyaient presque pas. Mais elles se parlaient par des objets, des signaux qu'elles seules savaient décrypter.
Un matin d'octobre, Ellie reçut un petit colis. À l'intérieur, il n'y avait pas de livre, mais une pierre de rivière parfaitement lisse, d'un noir mat, qu'Emma avait dû ramasser lors d'une de ses ascensions. Elle était fraîche au toucher. Ellie la posa sur son bureau, à côté de sa caisse. C'était sa manière d'être présente : une présence minérale, solide.
Quelques semaines plus tard, Ellie répondit. Elle envoya à l'atelier de Pantin un exemplaire rare d'un traité sur l'optique du XIXe siècle, dont les pages parlaient de la réfraction de la lumière à travers le cristal. Elle n'y joignit aucun mot, juste un marque-page à une phrase soulignée :
« La clarté n'existe que par le contraste. »
L'Ascension de Lia Umbra
Pendant ce temps, la carrière d'Emma prenait une dimension que même Mara n'avait jamais atteinte. Elle n'était plus une "photographe de mode" ; elle était devenue une artiste contemporaine majeure. On l'invitait à Berlin, à Tokyo, à Arles.
Elle ne photographiait plus que la matière : la peau de l'écorce, la cicatrice du rocher, la poussière dans un rayon de soleil. Ses tirages se vendaient à des prix records dans les salles de vente, mais Emma continuait de vivre avec la frugalité d'une ascète, dépensant son argent uniquement en pellicules et en matériel d'escalade.
Un soir de vernissage à la Fondation Cartier — où elle ne s'était pas montrée — une foule compacte se pressait devant sa nouvelle série intitulée L'Ancrage. Au milieu des critiques et des collectionneurs, une silhouette discrète se glissa dans la salle. Ellie.
Elle s'arrêta devant le dernier cliché de l'exposition. C’était une photo de la vitrine de la librairie de la Parcheminerie, prise de l'intérieur. On y voyait Ellie de dos, floue, en train de servir un client, mais l'accent était mis sur les livres en arrière-plan. La lumière était si douce qu'on aurait dit que les ouvrages respiraient.
— C’est Emma qui a insisté pour que celle-ci soit la dernière, murmura une voix derrière elle.
Ellie se retourna. C'était Clara. Elle avait l'air radieuse, désormais agent d'une des artistes les plus cotées d'Europe.
— Elle est ici ? demanda Ellie.
— Non. Elle est dans le Vercors. Elle grimpe une paroi qu'elle n'avait jamais osé affronter. Mais elle m'a dit de te donner ceci si tu venais.
Clara lui tendit une enveloppe scellée à la cire noire. À l'intérieur, un simple tirage Polaroid. On y voyait les mains de Emma, écorchées par la roche, tenant une petite fleur sauvage qui avait poussé dans une faille de la falaise. Au dos, une seule phrase, de cette écriture que Thomas n'avait pas réussi à effacer :
« Je n'ai plus peur du vide. Parce que je sais où est ma terre. »
Ellie rangea la photo contre son cœur. Elles n'étaient pas un couple, au sens conventionnel. Elles étaient deux solitudes qui s'étaient reconnues et qui acceptaient de grandir chacune de leur côté, reliées par cette gravité invisible.
Thomas avait voulu les enfermer dans une structure. Emma et Ellie, elles, avaient choisi la liberté de l'ombre.

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