Magdalena partie 1

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La jeune fille arrêtée le matin-même par les hommes du prévôt attend dans la Folterkammer. Elle se tient droite, silencieuse, elle pose un œil serein sur le lieu qui pourtant suffit souvent à faire émerger des aveux, par la seule vue du feu rougeoyant et du fer des instruments de torture. Ce n’est pas l’une de ces pauvres créatures de la Gorgerei, l’une de ces lavandières ou femmes de vignerons aux joues rêches et aux mains rougies par les travaux. C’est une jeune fille délicate, ses cheveux que l’on devine blonds sont entièrement cachés par une lourde coiffe de lin blanc qui enserre son visage. Un Goller de velours noir lui couvre les épaules et remonte jusqu’à son menton, accentuant sa posture droite et digne. Peter Faber s’aperçoit immédiatement qu’il s’agit d’une jeune fille de l'Ehrbarkeit, mais sans l’identifier : il est habitué à considérer les femmes qu'il interroge comme de parfaites inconnues, en faisant abstraction de ce qu'il sait parfois d'elles avant leur arrestation.

— Magdalena Gmelin, lit-il sur l’acte d’accusation qu’il trouve sur le pupitre.

Il ne s’agit pas d’un nom anodin. Elle vient d’être amenée, et porte encore la lourde Schaube d’hiver doublée d’hermine. Le bourreau interroge Peter du regard. Oui, il est temps d’ôter à la jeune fille un peu de sa respectabilité. Une fois la coiffe retirée, les longs cheveux blonds s’étalent sur les épaules de Magdalena. Elle ne frémit pas lorsqu’on défait l’attache de la Schraube. Combien de temps s’est écoulé depuis qu’elle a été arrêtée par les gardes ? Elle semble déjà remise de sa surprise, et résignée à ce qui l’attend. Elle pose autour d’elle un regard contemplatif. Magdalena Gmelin... Si la fille de l’Universität-Apotheker est amenée au tribunal de greffe, les soupçons qui pèsent sur elle doivent être lourds. Le jeune juriste pose les yeux sur l’acte d’accusation, puis les relève, presque malgré lui, pour regarder la robe de laine verte et la jupe qui, bien que froncée à la taille, ne parvient pas à cacher un petit embonpoint. Le rapport parle de copulation avec le diable.

— Vous êtes accusée d’avoir commis le crime de Buhlschaft, vous liant ainsi pour l’éternité avec le démon. Qu’avez-vous à répondre à cette accusation ?

— Qu’elle est justifiée, et que je suis coupable de ce dont on m’accuse.

Sa voix est claire et sereine. Peter la regarde un instant en silence. Est-elle en état de transe ou de démence ? Elle n’en donne pas l’apparence.

— Vous êtes-vous rendue par ailleurs coupable de sorcellerie, d’empoisonnements, de rassemblements maléfiques lors de Sabbats, de fornication avec des animaux ou de meurtre d’enfants ?

— Non.

— Pouvez-vous me décrire le diable ?

Elle lève les yeux vers lui.

Elle a les yeux bleus, le visage lisse et blanc d’une statue. Tout en l’observant, Peter prépare son espace de travail, les liasses de documents qui lui seront nécessaires. L’atmosphère est humide et froide. Le bourreau attend ses ordres et se balance maladroitement d’un pied sur l’autre.

— Allez chercher les femmes pour la fouille.

Il part d’un pas rapide, en remuant son énorme corps. Son départ crée dans la pièce un vide et un silence surprenants. Peter a bien connu la Folterkammer de Fribourg, et retrouve dans celle-ci l’odeur de pierre humide, le chevalet où chaque élément est à sa place, le calme. Il saisit la plume et attend que Magdalena décrive le diable.

— Je ne l’ai pas bien vu, nous étions dans le noir.

— Où étiez-vous ?

— Au cimetière.

La réponse a jailli, sans hésitation.

— Quand l’acte a-t-il eu lieu ?

— En septembre.

Peter jette encore un œil au ventre de Magdalena. Si sa rondeur est le résultat d’une fornication avec le démon, la grossesse devrait être déjà proche du terme après trois mois. Il a recueilli plusieurs témoignages de Buhlschaft, et dans tous les cas, le temps de gestation était réduit à quelques semaines.

— Que faisiez-vous au cimetière ?

Elle lève son visage vers lui. Ses yeux clignent lentement, ses sourcils se froncent. Puis la fermeté retrouve une place sur ses traits sereins. Elle articule calmement, sans provocation excessive, à ce qui lui semble, mais sans gêne :

— J’étais venue pour le trouver, et m’offrir à lui.

— Qui vous avait indiqué le lieu où vous le trouveriez, et la date ?

— Personne.

Sa réponse est hâtive. Elle fixe fermement le feu rougeoyant qui lui fait face, et articule :

— Je me suis sentie appelée à lui.

Peter écrit la réponse, puis s’approche de la jeune fille. Il pose la main sur son menton, et relève son visage pour observer ses prunelles, ses lèvres. Il prend son poignet et mesure en silence la régularité de son pouls. Elle se prête à l’examen et reprend sa posture fière et sage, les mains croisées sur ses genoux, dès que le juriste a regagné sa place derrière le pupitre.

— Racontez-moi comment vous vous êtes rendue dans ce cimetière.

— C’était un soir de septembre, je venais de me coucher, et j’ai ressenti brusquement un besoin puissant, comme l’appel d’un grand bonheur.

Elle relève le menton et regarde Peter d’un air presque malicieux.

— Un peu comme de l’amour, voyez-vous ?

Peter suspend le geste de sa plume, la laisse en l’air quelques secondes. Ce sourire. C’est léger, on ne voit pas ses dents, pas même les commissures des lèvres nettement levées, mais les yeux pétillent, les joues sont roses. Il consulte nerveusement le dossier qui lui a été remis. 17 ans. Il regarde le brasero dont les braises couvent doucement. Revient à Magdalena. Ferme un instant les yeux, en se pinçant machinalement la racine du nez. Lorsqu’il les rouvre, elle est toujours là, toujours calme.

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