Le Rammert partie 1
Quinze heure plus tôt, Peter n’était pas encore vraiment le Substitutus Fiscalis de Tübingen. Quinze heure plus tôt, les chevaux avançaient péniblement sur la terre craquelée. Quinze heure plus tôt, Magdalena n’existait pas, elle n’était encore qu’une fille d’Apotheker cachée derrière ses fenêtres. Un petit convoi d’une quinzaine de cavaliers approchait de l’orée de la forêt, et parmi ce convoi, un jeune juriste qui avait beaucoup voyagé guettait les premières pierres de sa ville natale.
En novembre, l’eau du Neckar est déjà gelée par endroits. Le fleuve ne bouillonne pas comme à son habitude ; il se retient. Une fine couche de glace se soulève par plaques instables sous lesquelles se glissent des canards sauvages. Dans le Rammert, la vaste forêt qui longeait Tübingen par le sud, on ressent également cette retenue. Le vent siffle bruyamment, mais se perd dans les branches couvertes de neige. En novembre, d’ordinaire, celle-ci est encore éparse, fragile. Cette année-là, elle a déjà envahi le paysage et formé une couche épaisse qui fond uniquement sous les pas des chevaux, en émettant un bruit de succion toujours plus insupportable à mesure que l’on s’enfonce. La boue est un Schneematsch, une couche glissante et sale de neige fondue qui s’est mélangée à la terre. Sur la cime des arbres, on voit encore un peu de la pureté fraîche de l’hiver, cette cathédrale blanche striée de griffes noires entre lesquelles perce parfois un coin de ciel bleu. Quand on baisse la tête, plus rien n’est pur, ni frais, on s’enfonce dans les enfers. Les chevaux peinent à lever les jambes, s’impatientent, on sent la présence des loups. Peter guette les fourrés, mais à chaque fois qu'il porte sa main au pommeau de son épée, il la replace sur les rênes du cheval après avoir vu surgir une belette ou un geais. Le seul danger que le groupe d’une quinzaine d’hommes armés a dû affronter, c'est cette terre collant à leurs flancs.
Peter Faber a tenu à faire escale à Rottenburg-am-Neckar, afin d’arriver propre et reposé à Tübingen. En arrivant à l’auberge, il s'est regardé dans un miroir : il ressemblait à un lépreux, la terre défigurait ses vêtements élégants, changeait la soie et le velours en haillons noirâtres. Depuis cette étape, ils n'ont parcouru que quelques lieues, et pourtant la boue a déjà grimpé le long de ses bottes, couvert ses genoux, maculé son manteau. Vorace, elle engloutit tout ce qui s’approche d'elle.
Quand les montures s’engagent sur le Neckarbrücke, les bruits de sabots qui résonnent soudain ont un effet galvanisant sur la troupe : cette pierre qui résiste lorsqu’on la frappe les rassurait davantage que la terre qui avale et recrache, se dissout et grimpe insidieusement sur les vêtements. Bénie soit la pierre, la structure solide du pont, l’abord de la cité. Le fleuve gelé. Est-ce normal qu’il soit si immobile, alors que la mi-novembre n’est pas encore passée ? Comme partout où Peter Faber a été ces dernières années, les hivers sont de plus en plus précoces. Ils s’étirent, arrivent au moment où l’automne aurait dû rougir la campagne, et refusent de repartir quand on attend le printemps. Les années sont devenues des hivers dans lesquels, quelques semaines par an, le soleil parvient à tiédir la terre.
Peter sait bien d’où viennent ces changements, il les a étudiés attentivement. Malefiz. L’être humain n’est rien face à la force de la nature, ni à la volonté de Dieu ; mais il est possible de lutter contre le mal, et toutes les forces doivent être engagées dans cette bataille. Les berges sauvages du fleuve agitent de grands saules pleureurs, comme des bras dansant au vent. Les moulins à eau immobilisés par la glace émettent encore des claquements sourds. La nature a été domestiquée, on sait désormais utiliser la force de l’eau, celle des chevaux et des bœufs, la pluie et le soleil. Le mal tente encore de lutter contre la civilisation. Pourtant, elle s’imposera, car le progrès est prévu par Dieu dans le programme de l’être humain. On domestiquera les forces obscures comme on l’a fait pour l’eau, les bêtes, le feu.
La petite troupe aborde enfin la Neckartor. Il y a toute la solidité des siècles passés dans cet édifice de pierre, arborant sa structure carrée surmontée d’un toit pointu. On s’engage sous la voute sombre de l’entrée. Les soldats de garde se présentent mollement, engourdis par le froid et l’alcool, ils font attendre les voyageurs avant de contrôler leur identité.
Peter s’est attendu à trouver des hommes alertes, vaillants, disciplinés. Il recule la tête quand le premier homme s'approche de lui : il exhale une odeur de bière bon marché, et sa démarche titubante fait craindre qu'il ne tombe à la renverse. Derrière lui, dans le corps de garde où se pressent les soldats, on entend des rires qui suintent la graisse et l'accent souabe. L'uniforme réglementaire n'est qu'un ancien souvenir dont leur tenue s'éloigne par petites touches désordonnées : une veste mal boutonnée, un gant jeté dans un coin de la pièce, une tache de rôti sur le plastron, le costume n'est plus celui du respect et de la sécurité, il pue à plein nez l'indifférence et la grossièreté. Peter redresse la tête, guettant à l'arrière plan un supérieur hiérarchique, un interlocuteur sobre et digne. Personne. La voix qui l’interpelle chuinte comme une bassine savonneuse.
— D’où venez-vous ?
— Petrus Faber. Je suis attendu par Hieronymus Sattler.
— J’ai demandé d’où vous veniez.
— J’arrive de Fribourg-am-Brisgau.
Peter tend son sauf-conduit et sa lettre de nomination.
— Officier du duc ?
Le garde secoue le parchemin devant son nez, comme pour en faire tomber une poussière.
— Et la Litera Tetemoniale ?
— La Literae Testimoniales, elle est ici.
Peter sort le certificat de bonne vie et mœurs de sa sacoche.
— Vous êtes catholique ?
Le soldat ne lève plus le nez du papier que lui a tendu Peter. Il déchiffre lentement, ses lèvres miment silencieusement au fur et à mesure.
— Je suis né à Tübingen.
— Catholique ?
— Non.
Peter prend sur lui pour ne pas s’impatienter.
— Sur ce papier, il est écrit que vous êtes de confession saine. Et le papier vient de Fribourg.
— Si vous doutez de moi, vous pouvez vous renseigner auprès des autorités de la ville. Je suis protestant.
Le soldat semble hésite un instant. Son corps se balance d’un pied sur l’autre, il tourne la tête. Ses collègues percent un nouveau fût de bière, alors il se retourne d’un bloc vers Peter, les sourcils moins froncés.
— Où logez-vous ?
— Au Rathaus, mais ce soir je me rends chez Hieronymus Sattler.
— C’est Martinstag aujourd’hui, on ne dérange pas Herr Sattler.
— Il m’attend.
Le soldat fait signe à un autre d’appeler le capitaine. Peter et son valet Lorenz sont invités à attendre dans un coin pendant que, pour sa part, il rejoint ses collègues autour d’une chope. Les voyageurs qui ont servi opportunément d’escorte mais viennent pour leurs propres affaires ont déjà été contrôlé, et ils sont rentrés dans la ville. La nuit tombe presque quand le capitaine revient.
— Herr Sattler vous convie chez lui pour le dîner.

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