Le Rammert partie 2
Peter Faber et son valet entrent dans la ville à pied, en tenant chacun son cheval par la bride. Le ciel est déjà d’un bleu profond, et pourtant on pouvait encore se croire en plein jour. Entre chien et loup, entre le Rammert et la cité qui leur tend les bras, les voyageurs sont encore sur le seuil de la ville. Ils s’engagent franchement, franchissent la porte, et débouchent sur la Neckargasse.
Lorenz guide le cheval sur la croupe duquel les bagages sont répartis dans de grands sacs de cuir. Comme il n’est au service de Peter Faber que depuis quelques semaines, il n’a encore jamais vu Tübingen : il est né à Friburg-am-Brisgau et entreprent là son premier voyage. À peine la Neckartor franchie, il tourne la tête de tous côtés et ses yeux s’attardent sur les angles des maisons où restent les traces d’anciennes idoles arrachées à la pierre. Il se tourne vers Peter, les yeux pétillants. À Fribourg-am-Brisgau, les idoles vous surveillaient à tous les coins de rue. Là-bas, Peter s’était agenouillé devant l’hostie, avait fait le signe de croix. Il avait recouvert sa Bible de Luther avec la couverture d’un ouvrage de droit latin. Il avait baissé les yeux lorsque des questions théologiques étaient abordées en public, et ce n’était qu’en compagnie de Johannes Vischer qu’il pouvait s’asseoir dans un fauteuil et parler sans regarder autour de lui.
Quand Vischer ne débattait pas avec Peter du combat contre le diable, il parcourait la ville pour y visiter les malades. Il ne renonçait jamais à soigner même les plus misérables, ceux qui ne payaient pas et lui ouvraient la porte de masures qui sentaient la crasse et le raisin moisi. Quand Peter détournait les yeux de la statuette de Saint-George sous laquelle il avait déposé un cierge allumé, Vischer éclatait de rire et s’écriait :
— Craignez-vous de vous brûler à cette chandelle, Faber ?
— Je crains plutôt que vous ne dépensiez pour des idoles ce qui ne devrait revenir qu’à Dieu.
Vischer haussait les épaules. Peter ajoutait :
— Mais je comprends que vous ayez cet usage et que votre foi diffère de la mienne.
— Et qu’est-ce qui vous amène à comprendre cela, au juste ?
— Vous êtes fribourgeois.
Vischer feuilletait machinalement un livre posé devant lui, et tournait régulièrement un regard amusé vers Peter.
— Croyez-vous vraiment que la foi puisse s’imposer par le fait politique ?
— Cujus regio, ejus religio, répliquait Peter en redressant le buste.
— Certes, la religion peut être imposée par le prince, mais qu’en est-il de la foi ?
— Qu’est-ce que la religion sans foi ?
— Exactement ce que vous faites, Peter, lorsque vous mâchonnez vos hosties en demandant tout bas pardon à Luther !
Peter se renfrognait.
— Vous savez très bien pourquoi.
Vischer écoutait d’une oreille distraite en dodelinant de la tête.
— Et pensez-vous être le seul à vous dissimuler ?
Peter ne sondait pas les âmes, mais ne voyait que des catholiques autour de lui, des statues d'idoles, des fumées d’encens écœurantes et des signes de croix qui se répétaient perpétuellement, faisant ressembler les citoyens à des moulins à vent.
— Croyez-moi, Peter, un bon médecin voit tout, et je connais les secrets que bien des habitants de cette ville conservent derrière leurs murs. Les Bibles en allemand, les statues couvertes d’un voile, les psaumes entonnés à l’approche de la mort, et même les réticences secrètes à faire certains gestes, à prononcer certaines paroles... Les gens savent que je ne les dénonce pas, et dissimulent de moins en moins en ma présence.
Ce que Peter voulait savoir, c’était surtout s’ils étaient nombreux, ses frères de religion, et où il pouvait les trouver. Vischer riait, hors de question de lui en dire plus, l’intention n’était pas d’aider une secte protestante à se former à Fribourg ! Mais, quand la date du départ de Peter fut fixée, il se présenta à lui avec un jeune garçon timide.
— Vous aurez besoin d’un valet, pour votre voyage.
— Pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ?
Vischer fit signe au garçon de les attendre dans le couloir. Quand ils furent seuls, il s’adressa à Peter :
— Ne vouliez-vous pas rencontrer des co-religionnaires ?
— J’en retrouverai très bientôt à Tübingen, alors pourquoi maintenant ?
— Pour offrir à Lorenz une chance de vivre dans une ville où sa foi peut s’exprimer librement.
Peter et Lorenz entrent à Tübingen la tête haute et la main crispée sur la bride du cheval. Le vent souffle encore à l’intérieur de l’enceinte. Ils posent précautionneusement les pieds sur les pavés, et lèvent les yeux. Devant eux, la mer rouge est dressée, on distingue à peine des coins de ciels entre les toits des immenses maisons dont les tuiles semblent prêtes à tomber sur eux et à les engloutir. Les fenêtres ont des yeux qui clignent doucement vers eux. Qui entre ainsi par la Neckartor, le soir du Martinstag, quand la forêt est déjà entièrement enneigée par un novembre mordant ? Quels sont ces visiteurs qui viennent du sud-est par la route impériale ? Les hautes maisons se serrent l’une contre l’autre jusqu’à entremêler le bois de leurs colombages. Qui sont ces hommes couverts de boue, que le capitaine des gardes guide dans la ville ? Les fenêtres les voient remonter à cheval, et lever les yeux vers elles. Peter Faber songe aux cimes des arbres couvertes de neige qui formaient une voûte au-dessus de leurs têtes, alors qu’ils traversaient le Rammert. Il reconnait cette canopée grise formée par les façades, les toits, les fenêtres. Un frisson le parcourt. Il ajuste son manteau, dirige son regard droit devant lui, et recommence à avancer.
Peter pourrait se rendre les yeux fermés jusqu'à la demeure du Schultheiß. Les odeurs acres de la Gorgerei, les cris poussés par les vignerons qui rentrent leurs lourdes hottes débordantes de grappes saignantes suffiraient à le guider dans les ruelles. Enfant, il s'amusait à faire le chemin à l'envers, à inventer des détours. Pour aller de l'imprimerie de Lukas Schmidt à la demeure de Hiéronymus Sattler, il n'y avait que quelques pas. Une centaine de pavés que le petit garçon avait compté mainte fois en sautant de l'un à l'autre, attentif à ne pas faire tomber son paquetage. Les grandes maisons à colombages étaient celles des meilleurs clients : on lui ouvrait la porte prudemment, et c'était toujours un domestique qui vérifiait la qualité de la reliure et de l'impression. Peter savait combien son père était méticuleux, et que jamais aucun client ne trouvait à redire à son travail. On lui glissait une pièce dans la main, et il repartait en sautillant.
Les odeurs de la Gorgerei étaient moins familières à l'enfant, mais il s'y glissait parfois en secret pour regarder l'agitation qui en débordait comme d'un gros chaudron sale. Il levait les yeux et cherchait le ciel entre deux façades. Il les baissait et balisait un trajet entre les flaques de boue et les tas d'immondices. Il en ressortait essoufflé et soulagé, il passait sa main dans ses cheveux pour les lisser et revenait s'asseoir sagement dans la Korrekturstube où Lukas relisait les travaux du jour.
Peter sourit en apercevant l'enseigne d'un forgeron. Il se souvient encore du jour où son père a fait installer la sienne devant l'imprimerie. Le marteau des artisans résonnait dans la Hausergasse, et soudain Peter a pu lever les yeux vers le motif découpé dans le fer forgé : une enclume surmontée d'un livre. On aurait dit un oiseau qui s'en envolait. Le dessin était fin, et la plaque de métal se balançait doucement au bout des chaînes qui la tenaient. Lukas Schmidt a passé le bras autour des épaules de son fils et a déclaré :
- Comme ça, plus personne ne pourra ignorer qui nous sommes.
Peter a levé les yeux vers lui. Il s'est penché vers le petit garçon et l'a regardé fermement dans les yeux en lui demandant :
- Sais-tu qui nous sommes, Peter ?
Le petit garçon a secoué la tête. Il ne s'était jamais posé la question, et soudain c'était une énigme qui fronçait ses sourcils.
- Nous sommes des Schmidt, des forgerons, mais de la forge nous avons tiré la presse. Nous utilisons le savoir faire de nos pères pour produire les livres de demain.
Il a pris une voix très douce.
- Vois-tu, Peter, les livres ne sont pas uniquement des idées qui sorte de la tête des hommes. Ce sont aussi des outils que l'on fabrique dans notre presse. Et si nous pouvons le faire, c'est parce que des forgerons, comme ton grand-père, ont travaillé le métal de toute la force de leurs bras.
Peter a acquiescé silencieusement. Il a serré les mains dans ses manches. Lukas a lâché ses épaules et reprit sa main.
- Mais toi, tu ne seras pas un Schmidt. Tu vas apprendre ce qu'il y a dans ces livres, et quitter la vapeur des forges pour devenir quelqu'un qui décide. Tu seras un Faber.
Peter l'a regardé, sans comprendre.
- C'est du latin. Ça veut dire à peu près même chose que Schmidt, mais crois-moi, les autres verront la différence.
Peter Faber presse son cheval. Il ignore les visages émaciés qui le regardent passer. Bientôt, il sera assis devant une oie rôtie, et il entend déjà venir de la ville haute les cris de cochons que l'on s’apprête à tuer. Sattler est probablement occupé à clôturer les comptes de l'année, à vérifier la signature des baux et à caresser le cuir du registre avant de soupirer d'aise : l'année fiscale se termine. Avant que la petite troupe n'aborde les rues pavées de la ville haute, une main attrape le manteau de Peter.
- La charité, pour Martinstag.
Peter tire sur le drap de laine pour l'arracher à la vieille femme qui le regarde, les yeux noirs, la bouche béante.
Un ferment bouillonnant de malfaisance. Peter frémit. Il éperonne son cheval pour s'extirper de cette fange. Il veut arriver avant le début du repas, et il voit le soir tomber.
Progressivement, les rues s’élargissent et s’apaisent. Les façades des maisons se couvrent des lumières vertes des fenêtres : alors que le soir s'installe, les éclats dorés des candélabres et des feux de cheminée surgissent des culs de bouteilles disposés aux ouvertures pour laisser passer le soleil. Le cheval du capitaine s’arrête devant une vaste demeure qui trône au-dessus de la place et surveille la ville haute. Peter parcourt du regard les triangles formés par les pans de bois. Enfant, il frappait toujours à la porte de service. Il prend une profonde inspiration, et saisit le heurtoir. Le contact du métal glace sa main à travers son gant. Il repense au regard maléfique croisé dans la Gorgerei, et frappe avec force. Les coups retentissent dans ses veines, il se redresse. La porte s’ouvre.

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