Martinstag

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Lorsque Peter Faber a frappé trois coups au heurtoir, le maître de maison sort en personne l'accueillir. Il laisse son valet s’occuper des chevaux et le suit dans les degrés étroits qui mènent à la Stube où la table est dressée.

À l’angle de la pièce, le Kachelofen répand sa chaleur de faïence et trône comme une cathédrale en modèle réduit. Elle ne se contente pas de chauffer : elle le fait avec élégance, loin des âtres rougeoyants du peuple dans lesquels les flammes lèchent la suie comme des ombres maléfiques. Le chargement se faisant par une pièce adjacente, il épargne la vue du bois et les craquements des braises. Le Kachelofen est un peu une image miniature de la civilisation : puisqu’il faut du feu pour se chauffer, alors il importe de l’enfermer dans de grandes constructions géométriques, de cacher sa violence par des teintes claires et des motifs harmonieux. Peter sent ses muscles se relâcher devant cette âme chaude et domestiquée : durant ses trois jours de chevauchée dans la Forêt Noire, par les routes boueuses et enneigées, il a souvent langui de ce confort qu’offrent les habitations des grandes villes. Dans son logement à Fribourg, il y avait un tel poêle, bien que de plus petite taille. Il a pris l’habitude de travailler sur une petite table posée juste à côté de lui, pour laisser la chaleur irradier le long de son dos. Ce n’est pas le même, et pourtant il éprouve une sensation de familiarité en le voyant.

Hiernonymus Sattler est placé en bout de table, le dos contre le Kachelofen, et Peter est à sa droite, profitant ainsi de la chaleur sans en être étouffé.

La famille du Schultheiß est déjà attablée lorsqu’ils entrent tous deux. On se lève respectueusement. De grands candélabres répandent une lueur dorée sur les plats que personne n’a encore touchés. Le silence est religieux.

— Veuillez excuser ma tenue, déclare Peter en s'inclinant pour saluer, j'arrive en ville à l'instant.

— Nous sommes honorés de vous recevoir chez nous pour votre premier soir.

Avant de s'asseoir, Sattler désigne d'un geste du bras les membres de sa famille qui sont attablés.

— Mes fils, mon épouse.

Leurs noms importent peu. Frau Sattler occupe l’autre extrémité de la table, et entre son mari et elle, les quatre garçons sont assis du plus âgé au plus jeune. Il n’y a pas de fille. Peter fait un salut profond et son hôte le présente à son tour.

— Peter Faber occupera le poste de Substitutus Fiscalis.

Il s'adresse principalement à son fils aîné, dont le visage exprime une attention polie.

— Sa venue tombe à pic, d'ailleurs, et nous l'attendions avec impatience.

Brusquement, il cligne des yeux en regardant Peter, comme s'il se rappelait sa présence.

— Nous vous attendions avec impatience.

— Avez-vous eu affaire à des situations complexes depuis le départ de mon prédécesseur ?

— Complexe, non, je ne dirais pas cela…

Quand Hiéronymus Sattler veut nier, il secoue la tête de gauche à droite et provoque un balancements régulier de ses joues flasques. Non, non, aucune situation complexe, mais tout de même... Il tente d'agripper le regard de Peter, comme pour entreprendre une explication, mais il s'aperçoit alors qu'ils sont tous deux debout devant la table, et que le reste de la famille attend, cuillère en l'air, qu'ils se soient assis pour commencer à manger.

— Vous verrez par vous-même demain matin.

Peter prend place sur la chaise qui lui a été réservée, puis il lui faut se relever pour prier avec ses hôtes. Les paroles viendront plus tard, tout d’abord il importe de se placer sous l’autorité de Dieu. À Tübingen, Peter le sait bien, Dieu est omniprésent. Un Dieu plus austère que celui qu’il a connu à Fribourg, le Dieu du silence et du devoir. Hieronymus prononce le Tischgebet d’une voix pénétrée, devant les convives et les serviteurs regroupés autour de la table. Il récite un psaume de grâce, remercie Dieu pour les récoltes, puis prie pour la protection du Duc et de l’Église. Pour Peter, ce moment de communion a une saveur nouvelle, après des années à vivre sa foi dans la clandestinité. C’est comme une pause salutaire après la forêt, l’interrogatoire des gardes, le parcours dans la ville qui s’assombrit : il prend enfin place parmi les siens. Il est ému, au-delà de la voix de Sattler, par la sensation d’être touché par la main de Dieu, et accueilli enfin parmi les moutons de Son troupeau.

Tout le monde s’assoit, et les serviteurs apportent l’oie rôtie qui dégouline de graisse. Elle répand un fumet si appétissant qu’il en écœure presque l’estomac vide de Peter : les pommes, les châtaignes et les oignons qui la farcissent débordent doucement, les Knödel et les choux rouges braisés luisent, caressés par les flammes des bougies, et le Martinswein, un vin blanc sec et acide, remplit comme par magie les hanaps d’étain brillant. Sattler, après avoir pris une bouchée d'oie rôtie, s'adresse à Peter tout en déglutissant :

— Vous avez étudié à Friburg-am-Brisgau, c’est bien cela ?

— Oui, j’y ai passé deux ans après mes premières humanités, puis j’ai fait mon grand tour à Strasbourg et à Bâle.

Le visage du Schultheiß se crispe légèrement. Il est tourné vers son invité, et les autres personnes attablées restent si silencieuses qu’on croirait que les deux hommes dînent en tête-à-tête. Peter n’ose pas les regarder avec trop de curiosité : seul doit compter le Hausvater, le chef de famille, qui se trouve être aussi celui de la ville.

— Êtes-vous satisfait de retrouver Tübingen ?

Le soupçon dans sa voix ne cherche même pas à se masquer. Peter Faber pourrait, s’il voulait faire preuve de diplomatie, déceler immédiatement le piège et l’esquiver. Il n’en éprouve pas le besoin : contrairement à ce que peut craindre son interlocuteur, il n’a pas été séduit par les mœurs libérées des villes qu’il a fréquentées.

— Tübingen est ma ville d’origine, mais c’est également celle dans laquelle la justice divine me paraît le mieux respectée. C’est un honneur pour moi d’y servir le Prince.

Sattler se rengorge, satisfait de la réponse. Il reprend une bouchée, tassant le chou rouge dans sa cuillère avec minutie avant de l’enfourner lentement, comme on accomplit un acte de foi. Son grand corps est engoncé dans un pourpoint strict, mais élégant, dont la soie lourde remonte jusqu’au collet montant empesé qui maintient sa tête. Au-dessus, une grande Schaube ouverte expose ses larges revers de petit-gris. À l’exception du lin de sa chemise, d’une blancheur éclatante, tous ses vêtements sont sombres et présentent mille nuances subtiles de la rigueur : le noir de la soie chatoie, celui du drap de laine qui compose la Schaube est mat, mais profond, et le velours de sa toque a des reflets bleutés qui apparaissent discrètement au gré des éclats de chandelles. Peter a tenté de s’habiller avec soin pour faire bonne impression lors de son arrivée, pourtant il sait que rien n’égalera la prestance de son hôte. Sattler a un sourire presque bonhomme et déclare :

— Je me souviens de Johannes Vischer, que vous avez eu comme maître. Nous nous sommes connus à l’Université.

Peter approuve. En effet, il a présenté une lettre de recommandation qui détaille ce lien d’amitié. Une recommandation à double tranchant : Maestro Vischer est un érudit reconnu, apprécié, admiré et immensément critiqué pour la liberté d’esprit qu’il affiche.

— J’ai eu de nombreux désaccords avec lui, pour être franc.

Peter est presque surpris par cette attaque directe, bien qu’il s’y soit préparé. Il sait néanmoins quoi répondre :

— J’ai apprécié l’enseignement et l’érudition de Maître Vischer, mais je ne fais pas miennes les théories qu’il a développées au sujet de la sorcellerie.

Sattler acquiesce pour encourager son invité à développer. Il faut faire allégeance encore, montrer sa parfaite adéquation avec le dogme, pour mériter la confiance. Faber poursuit :

— L'université m’a enseigné le droit romain ainsi que la Carolina, qui me permet de juger de toutes affaires de démonologie. J’ai également lu le Malleus Maleficarum.

— J’imagine.

— Maître Vischer se méfie des enseignements de cet ouvrage, car il voit dans la sorcellerie une manifestation de la Melancholia des femmes, et non l’ouvrage du diable.

Hieronymus Sattler dodeline de la tête en regardant Peter. Il connait la polémique qui entoure Vischer, et l’entendre résumer avec tant de sérénité n’est pas pour le rassurer.

— Et en ce qui vous concerne, qu’en pensez-vous ?

— Que Maître Vischer touche malheureusement aux limites de l’intelligence critique.

La remarque ranime l’intérêt de Sattler, qui lève brusquement les yeux. Il encourage Peter à poursuivre.

— Voyez-vous, les études universitaires nous invitent à la fois à apprendre des doctrines et à aiguiser notre esprit. Maître Vischer est, comme vous l’admettrez vous-même, un homme incroyablement érudit. Malheureusement, son goût pour la disputatio l’emporte parfois sur le bon sens auquel devrait le conduire sa remarquable culture.

— Vous voulez dire qu’il remet la démonologie en question pour le pur plaisir du débat ?

— Je soupçonne, en effet, que son scepticisme trouve sa source dans son goût pour la rhétorique. À force de se faire, comme on dit, l’avocat du diable…

À ce mot, la femme de Sattler, assise à l’autre bout de la table, sursaute silencieusement.

— … il a fini par oublier que son rôle était de défendre Dieu.

Le Schultheiß paraît satisfait par cette analyse.

— Quelles étaient vos relations avec lui, si vous jugez avec tant de sévérité les convictions qu’il défend ?

Avant de répondre à la question, Peter Faber pense un instant à Johannes Vischer, et sourit silencieusement.

— Il est possible d’éprouver une grande amitié pour une personne qui se trompe, tout en souhaitant le ramener sur le chemin de la vérité. C’est ce que j’éprouvais pour mon Maître.

— L’élève qui souhaite donner des leçons au maître…

Pensif, Sattler semble se demander s’il approuve cette insolence. Mais le maître que l’on remet en question est également celui qui critique les méthodes de la démonologie, et s’oppose à toutes les convictions les plus profondes sur lesquelles se fonde la politique menée par la ville.

— Avez-vous assisté à des procès en sorcellerie ?

— Bien entendu, mais à Strasbourg et à Bâle, l’indulgence est plus grande que dans le Wurtemberg, où la piété du Duc nous guide vers une rigueur exemplaire.

— En effet.

Strasbourg et Bâle sont, de l’avis du Schultheiß, des villes à la modernité dérangeantes et à la limite de l’impiété. Sans parler de la catholique Fribourg-am-Brisgau…

— Pour conclure, vous vous réjouissez donc de prendre vos fonctions ici.

— Je n’aspire à rien d’autre.

— Et vous commencerez dès demain, car nous sommes face à une affaire épineuse.

Peter acquiesce machinalement puis, le doute l’envahissant, ose questionner son hôte :

— Ne dois-je pas attendre mon investiture avant de prendre mes fonctions ?

— Impossible.

Un brusque mouvement d’humeur altère la physionomie de Sattler : il mâchonne désormais son oie rôtie avec une certaine mauvaise volonté, comme s’il avait des reproches à formuler à son encontre. Elle est pourtant délicieuse, mais Peter, inquiet de ce revirement, ne parvient plus à en apprécier la saveur.

— Bien entendu, vous ne pourrez pas encore signer des arrêts définitifs, mais le poste ne peut rester vacant plus longtemps, surtout avec l’affaire que nous avons sur les bras.

— J’imagine que le Fiscalis pourra me guider dans ces premiers jours.

— Non.

Sattler reprend une bouchée d’oie, et attend d’avoir avalé pour poursuivre son idée. Peter repousse sa cuillère. Il n’a plus faim.

— Le Fiscalis est à Stuttgart, il vous délègue sa charge jusqu’à son retour.

— Et ne pourrait-on pas presser les choses auprès des docteurs et du Vogt, afin que je puisse exercer de plein droit le plus vite possible ?

Un sourcil méfiant se lève vers lui. Pourquoi tant de hâte ? Sattler repousse son assiette vide :

— Herr von D’Eck est retenu par une tournée d’inspection à Herrenberg, et avec la neige qui est tombée, il ne sera pas à Tübingen avant une semaine.

Alors que la table est débarrassée par les serviteurs, il fait signe à toute sa famille de se lever pour l’action de grâce qui doit clôturer le repas. Peter tente de se concentrer sur la prière, mais il est préoccupé par la double nouvelle qu’il vient d’apprendre : il va devoir, dès le lendemain, s’occuper d’une affaire difficile, et devra le faire sans la légitimité que devait lui conférer son investiture.

Une fois la prière terminée, l’épouse de Hieronymus Sattler salue et quitte la pièce, suivie par ses fils. Le Schultheiß, bien qu’il ait pu constater qu’il se trouvait désormais seul avec Peter, baisse la voix pour lui faire part des premiers éléments de l’enquête qu’il devra mener.

— Il s’agit d’une jeune fille, Faber, que l’on soupçonne de connivence avec le démon. Elle doit être arrêtée demain, elle vous sera conduite. Vous commencerez l’instruction, vous ferez l’audition, et le Vogt signera votre nomination à son retour, s’il est satisfait de votre travail.

Peter approuve, et la condition qui vient d’être posée lui serre le cœur. En posant le pied sur le pavé glacé, il songe qu’il devra, le lendemain, faire ses preuves pour obtenir définitivement sa place à Tübingen.

Dix heures plus tard, il rencontrera Magdalena dans la Folterkammer.

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