Lukas Schmidt 1

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L’imprimerie de Lukas Schmidt est située dans la Hausergasse, à quelques minutes de marche du Rathaus. Loin de l’humidité de la Folterkammer. Après avoir interrogé Magdalena, Peter s’est extirpé du sous-sol comme le rescapé d’un éboulis. Il a regardé le ciel couvert de nuages informes, d’un blanc aveuglant. L’imprimerie est le seul endroit où il a eu envie de se rendre. L’appartement de fonction dans le Rathaus est encore trop proche de Magdalena, c’est un prolongement vertical du cachot où elle a été jetée après l’interrogatoire. Comme la Hausergasse semble paisible ! Un lieu respectable et respecté, dont la devanture s’étale sur les pavés inégaux, parmi les relieurs, les parcheminiers et les petites tavernes bondées d'étudiants. Il règne autour de la boutique une atmosphère à la fois studieuse et légère, qui embaume le papier, le cuir et le savoir. Dans cet hiver particulièrement rigoureux, la chaleur qui émane des foyers irradie vers la rue, et la vapeur des presses s’échappe par les fentes des volets. Malgré l’impulsion qui a tout d’abord guidé ses pas vers l’échoppe paternelle, Peter a attendu la fin de journée, l’heure où les apprentis et les compagnons ont fini de ranger les caisses et sont partis se restaurer dans une taverne voisine. Il a trainé ses pensées dans les rues alentour. Au moment où il arrive, il ne reste, dans l’imprimerie, que le Maître Lukas Schmidt et le correcteur, un étudiant sans le sou recruté sur son temps libre pour cette tâche ingrate et fastidieuse.

Peter choisit d’entrer par la porte de livraison afin d’éviter de rencontrer un membre de l’Ehrbarkeit ; si tous connaissent son origine, autant ne pas la leur rappeler en se faisant voir dans cet atelier bruyant qui sent la suie, le vernis gras et le vieux papier humide. Lukas accueille son fils avec retenue, évitant de tacher la belle robe de magistrat en l’étreignant de ses mains noires. Ses yeux rient en contemplant le fruit de tous ses efforts, le résultat irréfutable d'une ascension sociale achevée : qu'ils semblent loin, les forgerons de la ville basse ! Peter n’est plus un artisan qui s'élève jusqu'à l'esprit par la force de la presse, il est un notable au nom latin, à la robe brodée, aux mains propres. Il ne viendra pas souvent à l'imprimerie ; Lukas sait pour quelle raison, et se garde bien de le juger. Il le fait entrer sans tarder et le guide d'un pas preste vers la Korrekturstube dont il déloge l'étudiant sans lui laisser le temps de terminer sa besogne. La porte une fois refermée, le père et le fils sont enfin seuls, et libres d'exprimer leur affection sans pudeur. Peter prend place sur une chaise recouverte de cuir, et Lukas ne peut s'empêcher de remarquer combien son costume de notable semble inadapté au mobilier rustique de la salle de travail. Peter a un petit geste modeste censé le rassurer, mais qui ne fait que lui confirmer la justesse de son ressenti.

— Déjà au travail, mon fils ?

— Déjà, comme tu t'en doutes.

— Tu ne devais pas passer tout d’abord une certification ?

— Juste une investiture.

Peter parcourt des yeux la petite pièce sombre depuis laquelle on entend encore les cliquetis de l’atelier. L’odeur de papier et de cire est presque suffocante, mais elle apporte avec elle un sentiment de sécurité qui a cruellement manqué au jeune homme lorsque, dans la Folterkammer, il a fait face à la jeune Magdalena. Il sent peser sur lui l’inquiétude de son père, qui craint déjà qu’un détail ne vienne briser ses rêves et entraver l’ascension qu’il a patiemment préparée pour son fils. Peter choisit de paraître léger et insouciant :

— Ce n’est qu’un délai, le Vogt n’est pas disponible avant une semaine.

— Et en attendant, que fais-tu ?

— Je travaille, père, comme toi !

Un sourire attendri passe sur ses lèvres lorsqu’il aperçoit les piles instables de papiers qui s’amassent à côté du pupitre. Le dos de Lukas Schmidt est vouté, ses yeux rougis par la lueur des chandelles, mais il travaille toujours d’arrache-pied pour être le meilleur, fournir des épreuves parfaites, exemptes de la moindre coquille.

— Tu travailles, mais tu n’es pas encore Substitutus Fiscalis...

La déception perce nettement dans sa voix, mais Peter fait mine de l’ignorer.

— Disons que je suis à l’essai, et que ce délai me permet de faire mes preuves.

— Et tu as des affaires à traiter ?

Peter hausse les épaules, comme pour chasser de son esprit la jeune fille au regard clair, enchaînée dans la Folterkammer. Trois fois rien, des affaires de routine. Son père sait à quoi s’en tenir, et naturellement il s’inquiète.

— As-tu le droit de m’en parler ?

— Je suppose, l’affaire va sans doute être connue de tous sous très peu de temps.

— Pour quelle raison ? Est-ce qu’elle touche une famille importante ?

Peter déglutit. Il sait bien que son père ne restera pas de marbre en entendant le nom de Gmelin. Lui-même, bien qu’il ait quitté Tübingen depuis plusieurs années, a sursauté en l’entendant. Magdalena Gmelin. Fille de Jakob Gmelin, Universitäts-Apotheker. Membre de cette Ehrbarkeit qui constitue, à Tübingen, une caste bourgeoise bien plus fermée que l’aristocratie qui domine ailleurs.

— C’est toi qui juges Magdalena Gmelin ?

Oui. Peter aimerait dire non, mais il acquiesce doucement, en silence.

— Mais c’est sans aucun doute un malentendu, une fausse dénonciation. Je connais Magdalena Gmelin, et jamais elle n’aurait...

Tout en parlant, l’imprimeur scrute le visage de son fils. Il s’attend à être interrompu et laisse, comme un mauvais acteur, ses phrases s’étirer en longueur pour lui en offrir l’occasion. Peter attend la fin d’une phrase qui ne veint pas, alors il est forcé de murmurer :

— Elle avoue.

— A-t-elle été torturée ?

— Non. Elle a avoué immédiatement.

Et quand bien même elle aurait été torturée, a-t-il envie de compléter. Il sait que certains contestent la crédibilité des aveux obtenus sous la torture. Ce n’est pas son cas, et bien souvent il a argumenté face à Johannes Vischer : la torture n’est qu’un outil pour extraire la vérité, comme le scalpel du médecin, qui écarte les chairs pour dégager les nerfs, les tendons, ce qui existe mais n’est pas accessible sans trancher dans le vif.

Lukas Schmidt est perdu. Il rassemble ses idées, émet des hypothèses, mais ne parvient pas à accepter simplement le fait que Magdalena Gmelin puisse être une sorcière.

— Père, que sais-tu d’elle exactement ?

— Elle accompagne parfois son père lorsqu’il doit faire imprimer ses pharmacopées. Toujours calme et polie...

— Souriante ?

— Non, mais très douce, avec beaucoup de retenue.

— Pas le genre de femme que tu imagines succomber à Satan ?

— Pas du tout.

Peter sourit. Son père aurait fait un piètre juriste. Il laisse toujours ses sentiments, son intime conviction, sa compassion l’emporter sur les éléments rationnels.

— Penses-tu que Satan choisisse certaines femmes plus que d’autres ?

Lukas Schmidt a un mouvement d’agacement, comme pour dire qu’il ne souhaite pas répondre, puis il relève la tête et affirme, les yeux fermement plantés dans ceux de son fils :

— Oui, je le crois. Je crois qu’il choisit de pauvres créatures déjà un peu dérangées, qu’il peut manipuler plus facilement.

— Et penses-tu qu’il existe des femmes qui ne répondent pas à ce portrait ?

Il fait exprès de choquer son père. Il sait exactement quels arguments employer pour le mettre hors de lui. Pourquoi s’amuser ainsi ? Il s’interrogera seulement plus tard, en sortant de la boutique. Il est évidement plus simple de lancer une dispute que de répondre à l’inquiétude de celui qui connait bien Tübingen et ceux qui la dirigent, et s’alarme à juste titre du cadeau empoisonné qui avait été réservé à son fils avant même sa nomination officielle.

La dispute aurait pu monter comme du lait sur le feu. La colère de Lukas Schmidt s’effondre brusquement, et Peter sait qu’il pense à celle qui est morte en le mettant au monde et que, contrairement à ce que faisaient la plupart des veufs, il n’a jamais voulu remplacer. Soudain, il lui semble vieux, cet artisan infatigable qui jongle avec les lettres de plomb. Il pose la main sur son épaule, un peu pour lui demander pardon d’avoir insulté la mémoire d’une mère qu’il n’a jamais connue. Lukas lève sur son fils un regard embué de gratitude, ravale un sanglot et demande d’une voix encore émue :

— Donc, ta nomination dépend d’un procès qui concerne la famille Gmelin.

Formulé ainsi, c’est clairement un sac de nœuds.

— Ne t’en fais pas, père, l’affaire n’est pas particulièrement complexe.

— Parce qu’elle a avoué ?

— Oui.

— Si tu le dis...

Peter a encore envie de s’agacer, mais se retient. Têtu comme il l’est, son père a dû fournir un effort pour concéder ce “si tu le dis”.

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