Lukas Schmidt 2
Lukas Schmidt se lève, marche dans la Korrekturstube, les yeux fixés au sol, les mains derrière le dos. Il se redresse soudain.
— Qu’a-t-elle avoué au juste ?
— Teufelsbuhlschaft.
L’imprimeur lève un sourcil.
— Elle a avoué ça ? Avoir forniqué avec le diable ?
— Oui, c’est ce qu’elle affirme d’elle-même.
Peter attend un instant, puis il croit bon de préciser :
— Elle est enceinte.
— Elle a dix-sept ans, c’est un âge où les jeunes filles peuvent être enceintes sans avoir besoin de retrouver le démon lors d’un Sabbat !
— Dans tous les cas, c’est un péché mortel.
— Oui.
Lukas soupire.
— Mais condamne-t-on pour autant au bûcher toutes les femmes qui y succombent ?
Cette indulgence exaspère Peter. Il ne sait si elle résulte d’une forme de mollesse, du regret de ne jamais avoir eu de fille ou de la volonté de se placer constamment en porte-à-faux, et il s’en moque. Pour lui, l’existence d’une grossesse chez une jeune fille non mariée suffit amplement à justifier le jugement qu’on porte sur elle. Malgré tout, il accepte d’engager avec son père la conversation qui, selon lui, est sans réel intérêt :
— De toute façon, si l’enfant n’est pas celui du diable, de qui pourrait-il être ?
— En effet, c’est peut-être la question qu’il faudrait se poser.
Il faudrait se la poser si la réponse n’avait pas déjà été tranchée, songe Peter. Cette jeune femme, spontanément, sans qu’aucun outil de torture ne soit brandit devant ses yeux, a avoué le pire crime dont on puisse l’accuser. Rien ne pourrait expliquer de manière logique qu’elle s’accable ainsi sans être coupable.
— Peut-être cherche-t-elle à couvrir quelqu’un…
— Quitte à être brûlée vive ?
Lukas Schmidt concède que l’enjeu est important, et qu’il faut sans doute beaucoup d’amour pour faire un tel sacrifice. Ou beaucoup de peur. Peter s’impatiente :
— Peux-tu me dire de quoi elle pourrait avoir davantage peur que de mourir sur le bûcher ?
Les yeux de Lukas éclatent de rire, mais son visage reste sérieux :
— Je ne peux rien te dire du tout, mon fils. C’est toi qui as étudié le droit, c’est toi qui dois trouver les réponses.
Il redevient soudain grave.
— Mais méfie-toi. Je n’aime pas du tout qu’on te confie cette affaire avant ton investiture, ça ressemble fort à un test et j’ignore ce qui est attendu de toi.
— Tu crains d’avoir investi à fonds perdus en m’envoyant ainsi étudier loin de chez toi ?
Lukas s’approche de son fils et tente maladroitement de poser la main sur sa nuque. La tendresse ne lui est pas aisée, et pourtant les deux hommes savent qu’il n’a pas agi uniquement dans le but d’asseoir son statut social en assurant la promotion de son descendant : chaque jour que Peter a passé au loin lui a été un supplice qu’il n’a supporté qu’en songeant à l’homme qu’il était en train de devenir, et dont il serait fier à son retour.
— Peter, je connais l’Ehrbarkeit de Tübingen et les cercles de pouvoir qui se disputent la ville. Entre l’autorité du Duc et celle des notables, l’entente n’est que superficielle, et il suffirait de peu de chose pour briser cet équilibre fragile. Condamner la fille de Gmelin, c’est peut-être faire de cet homme un redoutable ennemi pour toi. Mais ce n’est pas cela qui importe le plus à mes yeux.
Cette dernière remarque réveille l’attention de Peter. Il est accoutumé à l’inquiétude de son père. Il en est attendri, il se sait habile à naviguer dans les eaux troubles des influences politiques. Son père ne l’a pas vu grandir. Il a toujours protégé sa carrière, et l’a toujours placée au-dessus de tout.
— Qu’est-ce qui importe le plus ?
— La Justice.
En parcourant la Hausergasse, Peter mâchonne encore ce mot. La Justice. Bien entendu, c’est ce qui comptait le plus. C’est la principale raison pour laquelle il a choisi d’exercer ce métier, alors qu’il aurait pu prendre la suite de son père à l’imprimerie. La Justice. Le rétablissement de l’équilibre de l’univers lorsque celui-ci est blessé. La recherche de la vérité. Que fait-il d’autre, lorsqu’il interroge Magdalena Gmelin en tâchant d’oublier son nom, sa famille, son regard altier ? Quand il frémit devant le velours sombre de la robe que le bourreau lui a fait retirer, devant sa peau blanche comme du lait, quand il revoit la salle à manger du Schultheiß et la robe que portait sa femme, quand malgré tout il s’adresse à Magdalena comme à la criminelle qu’elle affirme être, que fait-il d’autre que chercher la justice ? En marchant, il s’aperçoit que son pas était nerveux, rapide. Il bifurque pour ne pas arriver trop vite chez lui. Son chez-lui, c’est le Rathaus, l’appartement de fonction depuis lequel on entend les cliquetis des chaînes venir de la prison. Il est Substitutus Fiscalis jusqu’au soir, lorsqu’il souffle sa chandelle : il s’endort dans cette fonction, au cœur même du pouvoir, presque à côté de la geôle dans laquelle Magdalena Gmelin est enfermée. Pourtant, il n’est encore rien d’autre qu’un visiteur de passage. Cet appartement n’est pas le sien, c’est un nid provisoire dans lequel on l’a autorisé à nicher. Une semaine encore avant de connaître le verdict du Vogt. Une semaine à être un juriste fantôme, sans réel pouvoir. Et durant cette semaine, Peter doit faire ses preuves, sans aucune idée de ce qui est attendu de lui.
Il aurait sans doute aimé que son père lui conseille de tout faire pour être confirmé dans ses fonctions. Qu’il le délivre de ses scrupules. Condamner Magdalena, c’est peut-être se condamner lui-même ; Lukas Schmidt n’y a pas accordé d’importance, mais il semble s’inquiéter pour la jeune fille. Peut-être Peter doit-il au contraire faire preuve d’une fermeté exemplaire, sans quoi il sera jugé faible et corruptible ? Lukas n’a pas souhaité l’aider à trancher ce dilemme. En revanche, il lui a glissé un conseil qui ne l’aide pas le moins du monde, bien au contraire. L’adresse d’une taverne, dans la ville basse. Un prénom féminin, Barbara, surnommée Bärbel. Renvoyée par Gmelin deux mois auparavant.
— Que veux-tu que cela me fasse, père ?
— Je croyais que ton travail était d’obtenir la justice.
— Je ne règle pas les histoires de domestiques !
Lukas hoche les épaules.
— Pour rendre la justice, il faut d’abord connaître la vérité.
Bien entendu, Peter n’en disconvient pas, mais il ne voit toujours pas le rapport.
— Et, selon toi, qui connaît mieux la vérité que les servantes dans les grandes maisons ?
Lukas griffonne l’adresse de la taverne sur un bout de papier.
— Surtout celles qui ont été renvoyées, ce sont souvent elles qui détiennent les secrets.
En glissant le papier dans la main de son fils, il lui souffle avec inquiétude :
— Fais vite. J’ignore dans quelle condition tu trouveras la pauvre fille.

Annotations
Versions