Bärbel 1
Peter Faber n’a jamais aimé les tavernes. Que va-t-on chercher au juste, dans ces lieux qui sentent la sueur et la mauvaise bière ? C’est un jeu de cache-cache avec le démon, une bravade. Qu’il existe encore de tels lieux dans une ville comme Tübingen le peine et le révolte : une fois que l’on a eu accès à la Vérité révélée, pourquoi chercher encore à s’obscurcir l’esprit ? Lorsqu’il était étudiant, il s’est déjà laissé entraîner. Il a bu en grimaçant, l’amertume du houblon lui déplaisait. Il a peu expérimenté l’ivresse, mais c’est bien suffisant pour qu’il s’en forge une opinion très négative. Aller chercher la justice dans un tel lieu ressemble, selon lui, à un paradoxe. Lorenz, son valet, a une appréhension plus simple de la situation.
— Si c’est là que travaille cette servante, ce n’est pas un péché que d’y aller pour la retrouver.
Certes.
— Désirez-vous que je vous accompagne ?
Sa sollicitude est vexante. Peter la balaye d’un revers de la main, mais accepte que son serviteur lui prête une tenue discrète afin qu’il puisse se mêler au commun. Il attend le soir et se glisse hors de chez lui, en espérant ne pas croiser un visage connu. Les visages connus dorment déjà derrière leurs colombages, comme des pigeons ramiers au roucoulement apaisant. Seul Peter est dehors, à bifurquer dans de petites ruelles aux maisons si hautes qu’elles cachent le ciel et semblent presque se toucher. Là-haut, les harengères s’invectivent en souabe, et elles sont si proches qu’on dirait qu’elles partagent le même logement. L’odeur de raisin moisi monte à la gorge. Les pavés ronds comme de petits coussins luisants ont fait place à une terre battue que le gel empêche encore de se transformer en boue. La Gorgerei n’est pas le Rammert. Il y a encore, ici, des hommes travailleurs qui prient Dieu et des femmes vertueuses qui nourrissent leurs enfants. Mais pourquoi vivent-ils dans une telle crasse ? Pourquoi cette nervosité dans l’air, pourquoi ces regards hostiles aux fenêtres ? L’enseigne de la taverne procure un soulagement au jeune juriste, et ce soulagement l’agace ; l’endroit est à peine plus propre que la rue, mais il y fait chaud et des chandelles de suif répandent une lumière douce, presque apaisante après l’obscurité de la rue. Les hommes attablés parlent fort, les Mass de bière s’entrechoquent en faisant sursauter Peter. Il prend place et observe avec consternation ce lieu de plaisir, qui est pour lui l’antichambre des enfers. En regardant les buveurs qui rient, il se demande à quoi ressemble réellement le diable. On le lui a tant décrit que l’image se brouille. Il a lu des témoignages qui le présentent comme un nain grimaçant, d’autres comme un bouc marchant sur deux pattes, ou un grand chien noir. Il sait que ces images ont quelque chose de séduisant et de trompeur : le diable n’est pas, selon lui, radicalement différent des hommes, et c’est ce qui le rend dangereux. Il est dans la hâte qui fait trembler la main lorsque la chope de bière se soulève, dans le rire gras qui fuse, dans l’urgence de vivre qui s’empare de ces corps fatigués par le travail. Ses apparitions réelles sont rares, mais sa présence est constante, et son pouvoir de corruption infiniment pernicieux.
Peter attend qu’on vienne le servir. Silencieux et sombre, seul à sa table, il n’attire pas suffisamment l’attention. Une jeune femme aux joues très rouges et au décolleté généreux ondule enfin des hanches vers lui et pose la main sur son épaule. Il lutte pour ne pas se raidir excessivement, rester discret dans sa désapprobation.
— Qu’est-ce que c’est que tu veux boire ?
Elle parle un souabe rugueux, dont les consonnes semblent s’écraser les unes contre les autres et agoniser dans un chuintement.
— Vous êtes Bärbel ?
— Non, je suis Ursula. Ursi, si tu préfères.
Elle éclate de rire.
— C’est donc pas la soif qui t’amène, toi ! Tu cherches une femme...
Sa main se glisse dans l’ouverture de la chemise. Moite. Peter frémit et stoppe ce geste en saisissant son poignet.
— Je vais prendre une bière...
Elle range sa main avec une mine déçue.
—... Servie par Bärbel.
— Bärbel ne te donnera pas ce que je peux te donner, mon mignon. Avec elle, tu risques fort de n’avoir que de la bière...
— Et avec toi ?
Elle émet un rire de poitrine profond et sensuel, puis son visage passe en un instant de la joie à une sorte de gravité inquiète. Habitué à déceler le mensonge, Peter sait immédiatement qu’elle mime le plaisir tout en ne faisant que son travail.
— Avec moi, tout dépend de ce que tu veux... Et de ce que tu peux payer.
— Je veux une bière.
Un éclair de colère passe dans les yeux de la jeune fille. Peter se sent presque coupable de lui avoir fait espérer un peu d’argent vite gagné en exhibant sa chemise propre dans ce gourbi.
— Alors pourquoi demander Bärbel ?
Elle est opiniâtre. Peter se surprend à se reconnaître en elle. Elle veut la vérité, et n’acceptera pas de s’arrêter à des récits trop faciles, des réponses évasives. Il n’aime pas, pour sa part, jouer la comédie. Mentir, c’est déjà se donner un peu au diable ; mais il a menti en prétendant vouloir une bière, et même en revêtant, pour venir, les habits de Lorenz. Il ment pour accéder au vrai, et pour démanteler la synagogue de Satan qui a commencé à gangréner Tübingen. Il se résigne donc, et éclate d’un rire qu’il tâche de faire sonner juste :
— Ne te vexe pas, S’Mädel ! Je ne veux pas d’une femme pour ce soir, par contre j’ai entendu dire que les deux plus jolies filles de Tübingen servaient dans cette taverne, et que c’étaient Bärbel et toi. Je voulais juger sur pièce...
Alors qu’elle le regarde, un sourcil levé, oscillant entre méfiance et contentement, il lui fait signe d’approcher afin qu’elle l’entende chuchoter la fin de sa phrase :
— Pour une prochaine fois.
Elle semble satisfaite. Elle jette un regard derrière elle, où des clients commencent à s’impatienter, et fait signe à Peter qu’elle doit se presser, mais elle lui glisse tout de même, avant de prendre son argent :
— Je ne sais pas si je suis plus belle que Bärbel, mais de nous deux je suis la seule qui fasse ce que tu cherches. Elle s’y refuse, et d’elle tu n’auras que de la bière.
— Dis-lui de l’apporter, et ne t’inquiète pas du reste.
La fille part en riant, comme saoulée par ce petit échange qui, probablement, lui a offert une distraction parmi les bières et les services sexuels négociés entre deux tables.

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