Bärbel 2
Après quelques minutes, Bärbel arrive, portant un Mass de bière, et sur le visage un air triste et curieux.
— Ursula m’a dit que vous vouliez me voir.
— En effet.
Elle baisse la tête.
— Mais je n’ai pas beaucoup de temps, et je suis désolée, Monsieur, mais je ne fais pas ce que vous cherchez.
Elle n’a pas posé sa main sur lui, elle est debout, comme une enfant punie, et n’ose même pas lever les yeux.
— Bärbel, en réalité je voulais te parler de la maison Gmelin.
Elle sursaute, sa bouche se tord de surprise.
— Tu as été renvoyée il y a deux mois, c’est ça ?
— Qu’est-ce que j’ai fait ?
Une profonde lassitude, soudain, dans sa voix.
— Herr Gmelin m’a renvoyée, que veut-il de plus ? Pourquoi me fait-il encore rechercher ?
— Ce n’est pas lui qui m’envoie. Et je n’ai rien à te reprocher.
Elle se détend un peu. Peter lui fait signe de s’asseoir, elle parcourt des yeux la salle bondée. Au loin, Ursula lui fait un signe : elle peut prendre une pause. Peter se doute qu’il n’est pas courant que les serveuses s’arrêtent ainsi dans leur travail. Le visage d’Ursula est plein de bienveillance, malgré la petite compétition qu’il a imaginée entre les deux jeunes femmes.
— Bärbel, est-ce que tu peux me dire pourquoi tu as été renvoyée ?
Son visage calme et timide se décompose brutalement, et elle éclate en sanglots.
— Je n’en sais rien, je vous le jure. Je travaillais là depuis deux ans, je n’ai pas ménagé ma peine, et j’ai toujours fait ce que le maître demandait.
— Quel était ton emploi ?
— J’étais demoiselle de compagnie, et je m’occupais de Fräulein Magdalena. Je l’aidais à s’habiller et à se déshabiller, je la coiffais.
— Que penses-tu de Fräulein Magdalena ?
Son regard s’illumine.
— C’est la Vierge Marie en personne !
Elle rougit soudain. Peter s’est crispé devant cette exclamation papiste.
— Je veux dire, excusez moi, c’est juste une expression que disait ma grand-mère... C’est une bonne personne, belle et pieuse.
Peter réfléchit un instant, et cela inquiète la jeune fille.
— Pourquoi m’interrogez-vous sur Fräulein Magdalena ? Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ?
Peter marque un temps d’arrêt. L’enquête est supposée rester secrète, mais la rumeur fera très bientôt son œuvre. Il choisit de révéler à Bärbel ce qu’elle ne manquera pas d’apprendre par elle-même si elle prête simplement l’oreille aux bruits qui courent sur la Marktplatz.
— Elle est actuellement mise en cause dans un procès en démonologie.
Bärbel ne comprend pas.
— Elle est soupçonnée d’amitié avec le démon.
Elle sursaute. Elle scrute le regard du jeune juriste, comme si elle cherchait la malice d’une plaisanterie, d’un mensonge. Il reste sérieux. Elle n’a plus de mots.
— Ce sont des accusations très lourdes, Bärbel. Tu comprendras que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour...
Il hésite sur la formulation à adopter, et la jeune fille s’engouffre dans la brèche ouverte :
— Pour l’aider à prouver son innocence ?
L’espoir est revenu. Elle ne peut concevoir que sa jeune maîtresse aie commis le plus grave péché imaginable. De quel pêché parle-on, d’ailleurs ? L’amitié avec le démon, cela n’existe tout simplement pas, car le démon est l’ennemi naturel de l’homme. Magdalena est donc victime d’un malentendu, et Bärbel décide que le jeune homme qui lui fait face est un allié, et qu’il est venu pour la sauver. Son visage resplendit soudain de reconnaissance. Peter détourne le regard.
— Oh, je peux témoigner pour elle, si vous le souhaitez, car jamais maîtresse n’a été aussi chrétienne qu’elle !
La flamme de l’enthousiasme s’éteint brusquement, comme une bougie qu’on souffle, et le visage de Bärbel se trouve à nouveau dans l’ombre.
— Mais j’imagine que ma parole n’a pas de valeur.
C’est presque vrai. Sa parole a une valeur ténue, infime, mais elle existe encore, du moins tant que Bärbel n’a pas succombé à la prostitution.
— Comment vis-tu, depuis ton renvoi ?
Elle comprend immédiatement le sens et le but de la question.
— Oh, je vous jure que je ne me suis pas compromise ! Je ne suis pas fière de travailler dans une taverne après avoir été employée dans la belle maison du docteur Gmelin, mais je n’ai fait que servir des bières, rien de plus !
— C’est bien.
Elle tremble.
— On me presse de toute part, Monsieur. Je résiste. Depuis deux mois, je dors par terre à côté de mon amie Ursi, je ne mange que du pain et un peu de soupe, et Ursi me dit toujours que si je le voulais bien je pourrais améliorer mon quotidien facilement. Mais je m’y refuse. Je sais qu’elle me loge et que je lui suis à charge, mais faire cela, vous savez...
Une larme perle au coin de son œil, elle l’essuie.
— Est-ce que je peux témoigner pour Fraulein Magdalena ?
Techniquement oui, elle le peut. Mais quel poids aura la parole d’une servante qui compare sa maîtresse à la Vierge Marie, en pleine terre luthérienne ? Son éloge de la moralité de Magdalena est sans valeur, mais cela la peinerait de s’en apercevoir.
— As-tu déjà remarqué des comportements étranges chez ta maîtresse ?
Elle hésite un instant, puis secoue la tête vivement.
— Pour que je puisse l’aider, il faut me dire toute la vérité.
Peter ment. Il ne cherche pas à aider Magdalena, mais à résoudre son affaire. Sa moralité est affectée par cette ruse, et la candeur de la jeune fille n’arrange pas les choses.
— Descendait-elle parfois seule au laboratoire de son père ?
— Jamais, c’était strictement interdit.
— L’as-tu déjà surprise qui parlait à quelqu’un d’absent ?
— Au diable, vous voulez dire ?
Peter ne répond pas.
— Jamais, non, je le jure.
— Marchait-elle parfois à reculons ?
Bärbel ouvre de grands yeux. Quelle question étrange, et comme cela aurait été incommode pour se déplacer !
— Où dormais-tu, chez Herr Gmelin ?
— Dans l’antichambre, devant la chambre de Fraulein Magdalena.
Peter sent qu’il approche du but.
— L’as-tu déjà entendue sortir de sa chambre ?
Les yeux de Bärbel se voilent, mais elle se raidit.
— Non, jamais.
— Tu es sûre ?
Elle garde le silence. Peter a touché au point sensible, il cherche à appuyer encore.
— Elle s’accuse elle-même d’être sortie en pleine nuit pour retrouver le diable et se donner à lui.
Bärbel frémit des pieds à la tête et regarde Peter avec détresse. Elle bredouille qu’elle n’avait rien senti, rien vu, et tout son corps dit le contraire.
— As-tu le sommeil très profond ?
— Oh non, pas du tout, le moindre bruit me réveille, d’ailleurs...
Elle s’interrompt brusquement en posant la main sur sa bouche.
— Est-ce qu’il y a des bruits, la nuit, chez les Gmelin ?
Elle hésite. Il insiste du regard.
— C’est à dire... Herr Gmelin travaillait parfois tard dans son laboratoire.
— Et tu te réveillais lorsqu’il retournait se coucher ?
Elle acquiesce timidement.
— Tu étais seule à dormir dans l’antichambre ?
— Non, nous étions trois.
— Les autres ont-elles été congédiées également ?
— Non, mais...
Une idée fait son chemin sans l’esprit de la jeune fille. Peter choisit de lui laisser le temps de la découvrir, d’en tirer les conséquences, sans la brusquer.
— J’étais la seule à être dans le chemin qui menait à la chambre de Fraulein Magdalena.
Elle baisse la tête et entortille son tablier entre ses doigts.
— Que veux-tu dire, Bärbel ?
— Rien.
Elle se ferme. Elle prend une lente inspiration, et retrouve totalement le contrôle d’elle-même. Elle a décidé de ne plus rien dire. Que peut-on lui faire, de toute façon ? Elle ne tombera pas plus bas que là où elle est déjà. Quand à Fräulein Magdalena... Elle détourne les yeux. Elle a pris sa décision.
— Je dois partir, Monsieur, Ursi ne s’en sort plus toute seule.
— Vas-y. Si tu veux me parler, tu n'as qu'à demander Peter Faber, au tribunal.
L’évocation de ce lieu lui fait monter le sang aux joues. Peter s’en mord les doigts. Quelles sont les chances qu’elle s’y présente d’elle-même et s’approche volontairement de l’estrapade et du chevalet qu’on destine aux sorcières ? S’il ne vient plus la chercher, elle disparaîtra pour toujours.
Peter règle son éclot et sort, mécontent de lui-même.
La rue lui semble encore plus sale et pauvre qu’à son arrivée. Maudite misère, bas-fonds sordides, ses pas sur la terre humide parlent souabe. Ici est ta terre, Peter Schmidt, ici ont grandi les forgerons d’autrefois, sur les épaules desquels tu t’es péniblement juché. Tu parles souabe, toi aussi, malgré tout le latin dont tu t’es paré. Tu fais partie de ce monde-là bien plus profondément que tu n’appartiens à l’Ehrbarkeit de Sattler et de Gmelin. Il donne un coup de pied dans une petite pierre qui fait un bond vers le mur le plus proche. Maudite misère. Quand il va tourner au bout de la rue, une voix essoufflée l’appelle. C’est Ursula.
— Monsieur, j’ai un mot à vous dire.
— Est-ce encore à propos de tes services ? Je t’ai dit que je n’en voulais pas aujourd’hui.
Ni demain, ni jamais. Il voudrait gifler la pauvre fille pour la tenir à distance, et oublier qu’elle est jolie.
— C’est à propos de Bärbel, et des Gmelin.
Il s’arrête, lui fait face. Elle a le souffle court, sa poitrine se soulève lorsqu’elle parle, mais elle ne cherche pas à le séduire.
— Toi, tu sais des choses sur Gmelin ?
— Bärbel n’ose pas vous parler.
Ursula est vive et audacieuse. Peter se demande à quoi ressemble l’amitié qui la lie à la timide Bärbel.
— Toi, tu oseras, bien sûr.
— Bien sûr.
— Pourtant, tu sais que ta parole est sans valeur aux yeux de la justice.
— Je sais, mais je ne fais que vous transmettre celle de Bärbel.
Elle ne perd pas son assurance. Fille perdue, elle le sait et ne tente pas de s’en excuser. À sa manière, elle est remarquablement honnête.
— Que veut me dire Bärbel ?
— Je vais vous répéter ce qu’elle ressasse depuis que vous êtes parti, même si je ne comprends pas bien.
Il acquiesce.
— Elle ne parvient plus à s’arrêter de pleurer, Monsieur.
Il lève un regard indifférent. Une jeune fille qui pleure, cela ne lui semblait pas être une nouvelle de nature à le bouleverser.
— Que répète-t-elle ?
— Que Magdalena n’est pas sortie pour voir le diable.
Il est déçu.
— Ça, elle me l’a déjà dit.
— Mais elle dit aussi autre chose.
Peter a envie de partir, de quitter cette rue sordide et cette petite putain qui le retient avec des contes. Il esquisse un mouvement. Elle l’attrape par la manche. Il lève le bras pour la gifler, mais elle l’interrompt en déclarant :
— Elle dit que c’est le diable qui est entré chez Magdalena.

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