La Marktplatz

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Le vendredi matin, c’est jour de marché. La Marktplatz est noire de monde, saturée d’odeurs et de bruits. Depuis sa fenêtre, Peter observe la foule sans se résoudre à descendre.

— Vous n’aviez pas besoin d’acheter une paire de gants ?

Lorenz tourne autour de son maître avec une sollicitude agaçante.

— J’irai lundi, ça ne presse pas.

— Pourtant celle que vous avez amenée de Fribourg est usée. Voulez-vous que j’aille en acheter une pour vous ?

Peter a un petit geste de la main, comme pour chasser une mouche. Il sait parfaitement ce qui le retient de s’enfoncer dans cette foule dense comme une forêt. Vus du dessus, les passants ne sont que de petits chapeaux qui se déplacent de gauche à droite sans parvenir à avancer. Parmi ces chapeaux, il y a probablement celui de Jakob Gmelin. Magdalena est toujours au cachot, et Peter devra bientôt reprendre les interrogatoires. Le témoignage de Bärbel est stupide et sans intérêt. Qu’est-ce que cela change, que ce soit le diable qui soit entré dans la chambre de Magdalena plutôt qu’elle qui en soit sortie ? La servante a confirmé l’existence du Teufelsbuhlschaft, c’est tout ce qui compte. Peter ferme la fenêtre.

— Je vais descendre, tout compte fait.

Il joint le geste à la parole et marche à pas rapides vers la porte d’entrée. Lorenz le suit à la hâte.

Dehors, la foule est encore plus compacte et étouffante qu’elle ne semblait l’être vue du dessus. Elle parle fort, d’une seule voix qui chuinte en souabe. Elle rie et s’indigne des prix, elle négocie. La foule compte son argent. Comme Peter aimerait ne pas en faire partie ! Chaque contact le révulse. Il s’est levé du mauvais pied, et aurait souhaité poursuivre cette journée comme un lent grommellement, sans avoir à se frotter à d’autres êtres humains. Pourquoi, au juste, est-il sorti ? Il a pris sa décision sur un coup de tête. Il était occupé à mâchonner ses pensées, passant de Bärbel à Magdalena, et le diable qui entre dans la chambre, que signifie cette information ? Brusquement, ces ruminations l’ont éjecté hors de chez lui comme un grain d’orge sous le fléau. Lorenz joue des coudes pour lui frayer un passage. Ah oui, les gants. Ne pas regarder trop attentivement les visages, pour ne pas voir l’homme dont la fille est enfermée dans les geôles du Rathaus.

Le gantier occupe l’une des meilleures places, loin des carcasses sanglantes du boucher et des charrettes renversées autour desquelles piaillent les commères. Il s’adresse à une clientèle plus calme, plus civilisée, capable d’apprécier le satiné des revers de daim sans négocier les prix à grand renfort d’insultes. Certaines paires sont sans aucun doute plus jolies que d’autres ; Peter les prend en main, les essaye, cherchant à masquer son indifférence. Qu’importe, au fond, que le diable entre dans la chambre d’une jeune fille ou qu’il l’en fasse sortir ? C’est toujours le diable.

Lorenz le tire de sa rêverie. Le marchand a donné son prix, il attend une réponse. Peter acquiesce sans y songer et tend sa bourse à son valet afin qu’il paye. Quand il se retourne, Hieronymus Sattler se tient derrière lui.

— De bonnes affaires, Faber ?

Peter montre ses gants en guise de réponse. Le Schultheiß pose dessus un regard vide et les deux hommes restent un moment face à face, ne sachant que se dire. Sattler les tire tous deux d’embarras en saisissant Peter par le bras.

— C’est une bonne chose que je vous rencontre, Faber, je voulais vous parler.

Peter regarde autour de lui. Le bruit est tel que nul ne peut entendre leur conversation, pas même Lorenz, posté à seulement un mètre. Il lui fait néanmoins signe de s’éloigner de quelques pas.

— Comment avancez-vous sur l’affaire Gmelin ?

— J’avance.

Avance-il suffisamment ? Dans ce dossier, il craint à la fois d’être trop expéditif et de faire traîner en longueur un cas qui aurait pu se régler rapidement. En réalité, Magdalena ayant avoué, tout pourrait déjà être terminé ; cependant, classer une affaire sur la foi d’un seul aveu lui semble peu professionnel. La question qu’il se pose désormais, un peu tard pour y trouver une réponse appropriée, est : que souhaite le Schultheiß ? Trouve-t-il Peter trop lent ou trop rapide ?

— Le bourreau m’a dit qu’elle avait avoué.

— En effet, j’ai recueilli son aveu mercredi matin.

— Et depuis ?

— Je l’ai consigné par écrit.

Le Schultheiß acquiesce machinalement. Consigner, c’est bien. C’est ce que la procédure demande. Mais tout de même...

— Pas de torture ?

— Pas encore.

Sera-elle nécessaire, d’ailleurs ? Les aveux ont été immédiats et détaillés.

— Et vous avez enquêté ?

Peter ne sait que répondre. Il ne s’est pas présenté au domicile des Gmelin comme il aurait pu le faire. Il répugne à parler de Bärbel, parce qu’il sent qu’il s’est compromis dans une taverne sordide sans rien obtenir de probant. Il a un geste évasif.

— Faber, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Dans cette affaire, vous êtes attendu au tournant, vous devrez prendre les bonnes décisions au bon moment. Ce que nous voulons savoir, c’est si nous pouvons vous accorder notre confiance.

Peter lève un sourcil. Qui est ce “nous” qui apparaît brusquement ? Sattler parle-t-il de lui-même en toute majesté ? Ce n’est pas un tic de langage qu’il a eu précédemment. Qui englobe-t-il dans ce pronom ? Le Vogt, les docteurs, la Justice ? Une autre idée vient à Peter, sans doute dictée par la mauvaise nuit qu’il a passée, et par ce diable entrant dans les chambres en pleine nuit. Gmelin...

— Et comment puis-je vous démontrer ma loyauté ?

Sattler semble satisfait de la question.

— Tout d’abord, Peter, il faudra que vous déterminiez à qui vous accorderez la vôtre, de confiance.

— C’est à dire ?

Une menace sourde dans le ton du Schultheiß. Polie, douce, retenue. Une menace de plume d’oie et de velours.

— Préférez-vous vous fier aux personnes honorables de cette ville, ou à...

Il a un petit geste dénigrant, comme pour montrer des cafards grouillants à ses pieds. Il se perd un instant dans sa gestuelle, mais il se ressaisit et réalise que Peter n’avait pas suivi le fil de sa pensée.

— Ou à des filles de mauvaise vie.

Peter accuse l’estocade. Il n’a pas imaginé un seul instant que sa visite à Bärbel puisse être connue du Schultheiß.

— Comprenez-moi, vous avez raison de mener votre enquête, cependant vous ne devriez pas le faire à la manière d’un homme qui aurait quelque chose à se reprocher.

En réalité, songe Peter, il a agi comme s’il avait quelque chose à reprocher à Gmelin. Il n’a pas encore rencontré l’Apotheker, et il a préféré interroger son ancienne servante avant lui-même. Pourquoi avoir fait les choses dans cet ordre ? Peter est interrompu dans ses réflexions par la pression qu’exerce sur lui le regard de Sattler. Le Schultheiß attend une réponse, et n’est pas patient.

— Je vous prie de m'excuser si je n'ai pas mené cette enquête comme vous l'auriez fait à ma place.

Le compliment est acide, et Sattler n’est pas dupe.

— Ne vous excusez pas, Faber, c'est vous l'expert et je ne me permettrais pas de mettre en doute vos compétences. D'ailleurs…

Il tire de son pourpoint un papier plié en trois et scellé par un rond de cire ocre.

— Herr von d'Eck est rentré d'Herrenberg ce matin. La neige avait un peu fondu dans la journée d'hier, il en a profité.

Peter s'immobilise comme un chien d'arrêt. Il a retenu qu'il ne pourrait rencontrer le Vogt pour son investiture qu'après une semaine d'enquête. Il n'a finalement disposé que de trois jours. A-il fait ses preuves ? Aurait-il procédé de la même manière, mené ses investigations dans le même ordre de priorité s'il avait su que le bilan serait tiré plus tôt que prévu ?

— Il est impatient de vous rencontrer.

Sattler a un sourire presque innocent.

— Et je pense qu'il serait bon que vous achetiez également un bonnet pour aller avec vos gants.

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