Le Vogt

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Le lendemain matin, dès le lever du soleil, le froid siffle aux oreilles de Peter, lui mord les pieds, lui assèche les joues. A-t-il eu froid auparavant, lorsqu’il a pénétré dans la ville en enjambant le Neckar gelé ? Il n’a pas ressenti ces aiguilles de givre perforer son crâne, engourdir ses mains, il n’a pas eu peur de finir paralysé. Pour trouver le Vogt, il faut monter jusqu’au château. Monter, s’agripper sur les pavés glissants, trouver des escaliers escarpés et des raccourcis pour finalement se retrouver face à une porte monumentale. Ce n’est pas la Neckartor : bien qu’elle soit gardée par quelques soldats, elle n’est pas un bâtiment militaire. Son rôle est davantage de s’afficher que de garder, elle montre la puissance du château et du duc. Tübingen est une ruche toujours active dans laquelle les artisans et paysans des faubourgs travaillent sans relâche pour enrichir les notables, les bourgeois, qui eux-mêmes travaillent, surveillent, négocient. Le château offre une autre image, comme hors du temps : là, il n’est plus question de mériter sa place, mais plutôt de montrer sa puissance sans avoir à la justifier. Le Duc règne sur Tübingen parce qu’il détient ce château juché sur les hauteurs. Le château est juché sur les hauteurs parce qu’il appartient au Duc. Et rien d’autre n’a d’importance. Est-ce la raison pour laquelle il fait si froid aux abords de ce glacier rocheux ? La ville brûle du souffle de la forge, et même s’ils méprisent les petites mains qui s’y rougissent, les membres de l’Ehrbarkeit évoluent eux-aussi dans sa chaleur. On se serre les uns contre les autres, les maisons ne laissent pas le vent souffler. On a peur, aussi, de s’exposer au vent : on forme, malgré toutes nos différences, un vaste groupe serré pour résister aux tempêtes, une tribu de moutons qui affronte les frimas à l’intérieur d’une même bergerie. Dans le château, vivent les bergers, qui s’exposent au vent en regardant de haut ceux qui tremblent. Peter tremble. Le Vogt l’attend, il se présente à la porte.

Dans le bureau où le garde le conduit, le plafond est si haut que la chaleur du feu s’y échappe sans pouvoir redescendre. Elle reste bloquée dans les moulures, dans le bois des poutres qui rayent la pièce, et Peter, frigorifié, se demande un instant ce que cela peut faire de vivre dans ce monde à l’envers, là où la chaleur s’accumule. Il ne s’attarde pas dans ses rêveries : dans le monde à l’endroit, un homme au buste rigide se tient, juché comme un corbeau, les mains serrées sur le dossier d’une chaise. Un bref instant, Peter peut l’observer tel qu’il est à l’abri des regards : probablement perclus de froid comme tout un chacun, tendu dans tout son être, perdu dans des réflexions qui ne semblent pas joyeuses. L’instant se termine rapidement, et le Vogt, en prenant conscience de la présence d’un visiteur, s’assouplit brutalement. Il perd sa raideur, habite son corps avec une aisance soudaine qui semble si naturelle que Peter doute de ce qu’il a vu. Ses traits s’animent, aucune pensée n’en voile plus la franche jovialité, il est là, pleinement présent. Il semble même à Peter qu’il dégage une sorte de chaleur ; et, lorsqu’il prend la parole, seul le léger nuage de buée qui sorte de sa bouche rappelle l’hiver qui immobilise le château.

— Peter Faber, le nouveau Substitutus Fiscalis, c’est bien ça ?

— Si vous en décidez ainsi, Herr Vogt.

— En effet.

Un geste ample invite Peter à s’asseoir. La pièce est immense, mais soudain le Vogt parvient à créer, entre le jeune juriste et lui, un espace presque intime, où ils se retrouvent à un niveau égal.

— Vous êtes originaire de Tübingen, c’est bien cela ?

— En effet, j’y suis né et j’y ai passé mon baccalauréat.

— Je connais votre père.

Peter sursaute. Sattler, lui, n’a pas fait allusion de manière directe à son origine sociale. Il semble surprenant, par ailleurs, que le Vogt connaisse personnellement Lukas Schmidt, l’imprimeur.

— Vous ne me croyez pas ?

Un sourire moqueur s’est imprimé sur son visage.

— Je fréquente le peuple de Tübingen bien plus que vous ne le pensez, mais je ne me présente pas toujours sous mon véritable nom.

— Dois-je dire à mon père qu’il vous a rencontré sans le savoir ?

Le Vogt hésite, puis éclate d’un rire contenu et élégant.

— Je vous en laisse juge, Faber. C’est bien ce que vous êtes, n’est-ce pas ?

Peter hésite à comprendre.

— Vous êtes juge. En tout cas, vous aspirez à le devenir. Vous avez étudié le droit, et désormais vous pensez mériter une place dans votre ville natale.

Il est difficile de savoir s’il considère cette prétention comme excessive ou comme justifiée.

— Vous qui avez étudié à Fribourg, que pensez-vous du Wurtemberg ?

— Je me sens en accord avec la piété du Duc, et l’exigence de rigueur qui l’accompagne.

— Donc, vous aimez le Duc ?

Peter hésite, mais le Vogt balaye sa propre question d’un geste de la main.

— Comment voyez-vous votre charge ?

— Comme un honneur.

Le Vogt bâille.

— Je veux dire, reprend Peter, que je suis conscient d’occuper une place importante dans la lutte contre la sorcellerie, et je souhaite m’en montrer digne.

— Êtes-vous expert en démonologie ?

— J’ai tout lu, Monsieur.

Le regard du Vogt se fait rieur.

— Tout ?

— Tout ce qui a été imprimé en latin sur le sujet.

— Et qu’en avez-vous retenu ?

Le Vogt, qui semble n’écouter que d’une oreille un instant auparavant, plante soudain son regard dans celui de Peter avec une urgence désarmante. La vérité, le fond de la vérité sur le démon, quel est-il ? Que doit-on retenir des milliers de pages rédigées sur ce sujet ?

— Que le diable est malin, mais que Dieu est plus fort que lui.

Le Vogt rit à nouveau, sans que Peter ne sache si sa réponse est stupide, ou s’il s’agit simplement d’un tic nerveux.

— Dieu est le plus fort. Comme le Duc, en réalité. Plus fort que moi, plus fort que vous...

Il baisse la voix, comme pour partager un secret :

— Plus fort que Sattler et Gmelin.

Alors que Peter se demande ce qu'il doit faire de cette remarque, elle disparait, s'élève dans les airs pour se bloquer dans les moulures du plafond. Le Vogt n'a rien dit, il s'agit sans aucun doute d'une hallucination auditive.

— Racontez-moi, qu’avez-vous fait depuis votre arrivée ?

Un sourire canaille relève les commissures de ses lèvres.

— J’imagine que vous avez repris vos marques, retrouvé vos amis ?

— Je me suis mis au travail, Herr Vogt, vous n’êtes pas sans savoir qu’une affaire urgente m’attendait.

— Ah ?

Herr von d’Eck tripote machinalement le tissu de son pourpoint. Alors qu’il était, un instant auparavant, insinuant et sombre, il a de nouveau changé de visage, et présente une face insouciante, presque enfantine. Quel âge peut-il avoir ? Sa barbe taillée en pointe fine ne grisonne pas. Quand Peter est entré, il a cru voir un homme dans la force de l’âge, approchant la cinquantaine, qui emplit son costume et sa fonction de toute sa stature. Désormais, il est si jeune que, pour un peu, ils pourraient être deux anciens camarades d’université. Son regard se perd quelques instants dans des pensées qui semblent l’amuser, puis brusquement il se tourne vers Peter et l’agrippe avec force, comme une serre d’oiseau agrippe une belette.

— Racontez-moi cette affaire.

— C’est une affaire de Teufelsbuhlschaft, Herr Vogt.

— Et qui est la suspecte ?

Il le sait. Il était impossible qu’il ne l’ait pas appris. Il joue.

— Magdalena Gmelin.

— N’est-ce pas la fille de...

Il cherche. Il l’a sur le bout de la langue. Quel plaisir il prend à faire rouler ce nom entre ses doigts fins ! Magdalena Gmelin, voyons voyons...

— C’est la fille de Jakob Gmelin, l’Universitäts-Apotheker, Herr Vogt.

— Ah oui. C’est une sale affaire pour lui...

Il joue encore un peu avec son idée, puis la lance vers Peter avec espièglerie.

—... Et pour vous, Faber.

Peter s’étrangle. L’air est-il devenu si épais, dans la pièce ? Il ne parvient plus à traverser sa trachée. Une sale affaire... Il attend que le Vogt précise sa pensée. C’est long et douloureux. Une minute d’apnée, au bas mot.

— Je veux dire, vous avez besoin d’être guidé pour ne pas commettre d’impair, et c’est pour cela que je vous ai convié aujourd’hui.

Peter souffle.

— Je vous en remercie, Herr Vogt.

— Dites-moi, quelle est votre opinion sur cette jeune fille ?

— Elle a avoué le crime sans être torturée.

— Cela, je le sais déjà.

Il ne se soucie même pas de conserver un semblant de cohérence, lui qui un instant auparavant prétendait ne rien savoir de l’affaire. Il quitte son masque jovial et son visage devient dur, presque agacé.

— Faber, ne me dites pas ce que je sais déjà.

Peter se tait.

— Dites-moi quelle est votre opinion.

Il attend. Peter a-il une opinion ? Elle n’est pas encore forgée, elle est encore rouge, à peine sortie de l’âtre, et il la martèle violemment pour lui donner une forme identifiable. Le Vogt ne se contentera pas de cette image, qu’il est préférable de ne pas convoquer. Peter prend une inspiration. Opinion, viens à moi. Et l’opinion surgit comme une source cachée :

— Je pense qu’elle ment.

— Bien.

Le sourire se fait joyeux, franc, lumineux. Le Vogt est heureux de l’opinion de Peter.

— En conséquence, qu’allez-vous faire ?

— Enquêter pour trouver la vérité, Herr Vogt.

— Bien, bien...

Il fait quelques pas dans la pièce, puis se retourne d'un seul bloc, comme un mannequin qui pivote.

- Et Sattler ?

Peter plisse les yeux. Sattler, que faut-il dire à ce sujet ?

- Est-ce un allié pour vous ?

Peter a mortellement envie de lui retourner la question. Le Schultheiß n'est ni un allié ni un ennemi, il est l'un de ses supérieurs. Von Eck en est un autre. Peter a été averti par son père que les relations entre le château et la ville ne sont harmonieuses qu'en apparence. Il tente un pari : et si la question du Vogt devait être en réalité comprise comme une proposition d'alliance ? Il tremble mais choisit d'agir comme si tel était le cas.

- Puis-je être franc avec vous ?

Le Vogt frétille d'aise en acquiesçant.

— Je crains que Herr Sattler ne pense davantage à la réputation de Herr Gmelin qu’à la culpabilité de sa fille.

— Voulez-vous savoir ce que vous devez faire pour contenter Sattler ?

Peter opine timidement.

— Brûler la fille. Sans enquêter trop longtemps.

— Et en ce qui vous concerne, qu’est-ce que vous attendez de moi ?

Von Eck prend un temps de réflexion malicieux. Qu’attend-il au juste de ce jeune juriste plein de bonne volonté ?

— J’attends que vous enquêtiez sur Gmelin.

— Sur Magdalena Gmelin, vous voulez dire ?

— Peu m’importe. C’est cela qui se présente, et ça convient très bien, mais ça ne m’arrange pas que l’affaire se termine par un bûcher trop expéditif.

Il se lève à nouveau, arpente la pièce, revient s’asseoir. L’énergie qui parcourt ses membres est trop vive pour qu’il reste sur une chaise.

— Gmelin est malin, et il a beaucoup de soutiens dans la ville. Il n’aura aucun mal à se faire passer pour un pauvre chrétien meurtri dans sa chair par le démon qui s’est emparé de sa fille. Il n’est pas compromis dans cette affaire, il faut qu’il le soit.

— Pourquoi cela ?

Le Vogt se tourne vers Peter, bouche ouverte. Il ne s’est pas attendu à une aussi stupide question. Il ferme la bouche et fronce les sourcils.

— Ne vous faites pas plus bête que vous êtes, Faber. Tout est politique, vous le savez. Et l’Ehrbarkeit de Tübingen commence à peser trop lourd, à exiger un pouvoir qui ne revient qu’au Duc et à ses représentants. Il est temps de rétablir l’équilibre en notre faveur, et cette affaire tombe à pic.

Peter se demande s’il est inclus dans “notre”.

— Qu’espérez-vous me voir trouver, au juste ?

— Ce que vous voulez, ça n’a pas d’importance. Quand une affaire pareille éclate, elle éclabousse autour d’elle : vous n’aurez aucun mal, maintenant que le nom de Magdalena est associé au démon, à délier les langues au sujet de son père. Consultez les archives, interrogez des domestiques, mais surtout, n’oubliez pas...

Il regagne sa chaise. Il se tait longtemps, si longtemps que lorsqu’il reprend, Peter a presque oublié qu’il ne doit pas oublier quelque chose.

— Vous agissez en votre nom, et en votre nom seul.

— C’est à dire ?

Aucun soutien. Peter sera seul face à son enquête. Si les choses tournent mal, il subira seul les conséquences. S’il parvient à abattre Gmelin, il sera récompensé par le Vogt, mais il ne sera pas protégé : il devra se protéger tout seul.

Von Eck se relève d’un bond, ouvre le tiroir du secrétaire et en tire un manuscrit portant le sceau du duc.

— Votre acte de nomination, Faber.

C’est presque simple. Le papier est fin, fragile.

— Bien entendu, vous êtes encore à l’essai pour un an. Mais si Gmelin tombe, alors vous êtes assuré de mon soutien pour votre titularisation.

— Et si Gmelin n’a rien à se reprocher ?

Rire brutal. Le même rire que celui des soudards qui violent des filles. Rire de celui qui tient l’arquebuse.

— Vous trouverez bien quelque chose.

En repassant la porte du château, Peter se trouve face à la vallée du Neckar, au creux de laquelle Tübingen se love comme un renard. Une bourrasque de vent lui glace les lèvres. Il se demande s’il éprouvera de la chaleur, en descendant vers les rues étroites. Tout son corps est glacé, seul le manuscrit de son investiture lui brûle la main.

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