Elias

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Descendre, marcher, faire travailler les mollets et fatiguer les cuisses, oublier le froid du château et les volte-faces du Vogt, redevenir humain sur les pavés humides, mais ne pas réfléchir pour ne pas trop sombrer. Peter a pris sa décision à l’instant où le Vogt lui a tendu son acte de nomination : il enquêtera sur Gmelin pour résoudre l’affaire de Magdalena, et seulement dans ce but. Il ne fera les basses-œuvres de personnes, pas plus qu’il ne se laissera intimider par Sattler. Et il puise son courage dans l’idée que peut-être la chance lui sourira, peut-être trouvera-il, dans son enquête, ce que le Vogt lui a demandé de chercher, peut-être pourra-t-il ainsi boucler l’affaire au plus tôt, et trouver sa place en louvoyant entre toutes ces ambitions qui ne le regardant pas. Pour se sortir de ce sac de nœuds, il ne voit qu’une solution : marcher droit, garder la Justice en ligne de mire. Et sa conscience pure plaidera pour lui. Pour assurer sa place de juriste, il décide de faire confiance à la justice. Ce qui ne l’empêche pas de trembler.

Il faudrait repasser par l’appartement pour se changer, manger un morceau, se débarrasser de la tension accumulée dans le château. Il faudrait, mais les jambes de Peter ne le veulent pas : elles veulent trotter par les ruelles, l’entraîner à gauche, à droite, revenir sur leurs pas, juste pour que son esprit puisse se reposer un peu. Et puis l’appartement, c’est le Rathaus, et le Rathaus, c’est Magdalena qui, dans le cachot, attend la justice. Alors autant marcher. Où irait quelqu’un dont le but serait de chercher des informations compromettantes au sujet de Gmelin ? Une telle personne, animée d’une telle volonté malveillante, commencerait par fouiner autour de chez lui. Parmi ses domestiques, par exemple ? La conscience de Peter le taraude, même s’il sait que sa visite à Bärbel n’a rien à voir avec la demande du Vogt. Il y a aussi les registres. Tout ce que l’on note, range, archive. Le silence de l’université. C’est ce dernier point qui décide Peter : même s’il ne sait pas bien ce qu’il cherche, ni même s’il est pleinement consentant pour le chercher, il oriente ses pas vers la Sapienz, surnom donné par les étudiants au bâtiment de l’université où sont stockés les registres. Il a envie de parler à du papier et à du silence.

Il n’y a jamais personne à cette heure de la journée. Il entre dans le bâtiment et entend ses pas résonner. Le Registrator doit être non loin, il attend un instant de le voir se présenter, puis il se retourne. Il se tient derrière lui.

— Petrus Faber ipse !

Joyeux latin, qui chuinte doucement. Un instant, Peter éprouve une sensation dont il n’a pas senti, depuis son retour à Tübingen, qu’elle lui a cruellement manqué : il est de retour. Malgré l’affection qu’il éprouve pour son père, l’Université est son Heimat, bien plus que l’imprimerie. Et Elias Münch, qui se tient devant lui, est une sorte de frère un peu fantomatique. Il ne lui a pas manqué une seconde pendant toutes ces années ; il a disparu de son esprit, il n’existait tout simplement plus. Et là, il reprend vie et ramène des souvenirs qui ressemblent curieusement au bonheur.

Il a vieilli, lui qui, à 17 ans, avait le visage d’un enfant, ressemble désormais à un rameau sec mais encore vigoureux, sa tête surmontée d’une chevelure rare qui tire sur le gris. Il s’est usé sous les chandelles, en se frottant aux parchemins, il a pris la poussière. Peter a-il changé à ce point ?

— Tu portes bien la robe, Petrus !

Le compliment est moqueur, et Elias ne semble plus si âgé alors qu’il détaille le costume de son ami avec un sifflement admiratif.

— Tu l’as toujours bien portée, d’ailleurs. Déjà tout petit tu avais l’air de nager dans des habits de notable.

— Ça s’appelle la dignité, mon cher Elias.

— Moi, comme tu vois, je ne m’en suis pas encombré, et je suis devenu aussi indigne que je l’étais dans mon jeune temps.

Il salue comme un comédien.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Elias donne une bourrade pudique à son ami, pour clore la dispute qu’ils ont feint d’avoir.

— Je ne savais pas que je te trouverais ici.

— Mais tu te doutais bien que je n’irais pas loin, avoue-le !

Ils glissent vers une table, de sous laquelle Elias sort, comme par magie, un flacon de vin et deux gobelets.

— Toi, tu étais sûr de ce que tu voulais. Étudier le droit romain, la Caroline, voyager pour avoir le bagage le plus solide possible le jour où tu reviendrais faire oublier à tout le monde que ton arrière-grand père maniait le marteau et l’enclume.

— Et toi, tu voulais ménager tes efforts, vivre une vie simple et confortable. Est-ce que ça a marché pour toi ?

— Tu le vois.

Elias désigne la salle autour de lui d’un grand geste circulaire.

— Je règne sur un univers de papier et de silence. Ce dont j’ai toujours rêvé.

— Tu es Registrator de la Sapienz ?

Ipse.

Peter hésite. Elias s’en aperçoit.

— Toi, tu cherches quelque chose qui t’embête.

— À vrai dire, je ne sais même pas si je cherche.

— N’est-ce pas l’aboutissement ultime de la sagesse ? Socrate savait qu’il ne savait rien, et toi tu cherches à savoir si tu cherches...

Peter montre les Laden, de gros coffres de bois marqués par des sceaux de cire.

— Que conserves-tu, dans ces registres ?

— Tout.

— C’est à dire ?

Elias prend son inspiration, et Peter sait qu’il va se lancer dans une diatribe emphatique. Dix minutes plus tôt, il avait oublié son existence, et soudain il lit en lui comme dans un livre ouvert.

— Je garde l’utile et l’inutile, l’anecdotique indéchiffrable, les chiffres éloquents et les messages chiffrés, je garde des factures de bouchers, de vanniers, de menuisiers, les sommes faramineuse accumulées par les très riches, et les peines de prison qu’ont endurées les très pauvres. Je suis un magicien qui peut sortir de son chapeau ce que tu souhaites qu’il fasse apparaître... Ou disparaître. Dis-moi, Petrus Faber, qui souhaites-tu faire disparaître ?

Peter frémit. Son ami plaisante trop près du gouffre. Il pense à la Justice, et à l’exigence de droiture.

— Je suis sur une enquête pour sorcellerie, et j’aimerais en savoir davantage sur la famille de la jeune fille.

— Pour trouver des complicités ?

— Peut-être.

Elias se lève et époussette ses cuisses, comme s’il cherchait à en retirer la paresse qui s’y est accumulée au fil des années.

— Nous allons regarder ça. Je te dis, je suis magicien. Le nom de la fille ?

— Magdalena Gmelin.

Le magicien blêmit.

— C’est un bien gros lapin que tu chasses, mon ami.

— Peux-tu m’aider, ou non ?

Il saute sur ses jambes.

— Allez ! L’avantage avec Gmelin, c’est que nous sommes sûrs d’avoir du travail jusqu’à demain. Sa famille doit bien occuper un Laden à elle toute seule !

Chercher dans le silence de l’université, dans l’odeur de poussière et de cuir tendre, ce n’est déjà plus chercher le crime. C’est tendre, on caresse les pages pour les lisser lorsqu’on les extirpe des coffres lourds comme du plomb fondu. Tout s’écrit, à Tübingen, et tout se garde. Au fil des heures, Elias et Peter se changent en oiseaux perchés sur un arbre feuillu. Les feuilles s’accumulent, légères, toutes moins pertinentes pour la recherche qu’il mènent que la précédente. Le vent peut les emporter ; bientôt les deux jeunes hommes rajeuniront à force de baigner dans cette fontaine de jouvence qu’est l’université. Ils commenceront alors à se jeter joyeusement des liasses de papier à la figure, en riant pour briser le silence. Peter est épuisé.

— Regarde ceci, Petrus, et appelle-moi “magicien”.

De toute évidence, Elias est lui-même au bout de ses forces : il tend une sorte de liste de commissions à Peter comme s’il s’agissait d’un acte d’accusation de première importance.

— Je t’appelle comme tu veux, Elias, mais je ne vois pas où tu veux en venir avec ce torchon.

— Premièrement, aies l’obligeance de ne pas dénigrer les papiers qui sont sous ma garde.

Peter s’incline avec déférence et ironie.

— Deuxièmement, il s’agit du registre des achats en fournitures effectués par Gmelin sur l’année fiscale qui vient de s’écouler.

— Qu’un Apotheker achète des plantes médicinales, es-tu certain que cela soit surprenant ?

— Si tu avais passé autant de temps à étudier la botanique que la Carolina, tu verrais immédiatement ce qui m’a interpellé dans cette liste. Regarde-la bien.

Peter se plie au jeu, même s’il sait qu’Elias profite simplement de sa supériorité. Quelle plaisir de voir celui qui le dominait sur tous les plans à l’université s’esquinter les yeux sur des noms de plantes qu’il ne connaît manifestement pas !

— Allez, je t’aide. Ton Gmelin a acheté des quantités importantes d’Hyoscyamus niger, de Datura et de Mandragore.

— Et ce ne sont pas des plantes qui entrent dans la composition de certains remèdes ?

— Si, bien sûr, mais il en achète une quantité qui interpelle. La racine de Mandragore coûte une fortune, et combien de client ont les moyens de la payer ?

— Et que provoquent ces plantes ?

Peter pense un instant qu’il serait presque trop beau que Gmelin soit un empoisonneur. Lever un tel lièvre serait sa gloire éternelle de juriste et lui assurerait la protection du Vogt. Il est déçu de connaître le véritable usage des plantes, et chiffonné dans sa conscience morale d’en être déçu.

— L’Hyscyamus provoque des hallucinations très réalistes, elle peut mettre une personne sous le pouvoir de la suggestion. Dis à quelqu’un qui en a pris qu’il a vu le diable sur le balcon, il en sera ensuite persuadé.

L’exemple qu’Elias a pris trouble Peter. Est-il au courant de l’affaire ? Il est persuadé de ne pas en avoir parlé, mais il est là depuis plusieurs heures, et que font ces bouteilles de vin vides autour d’eux ?

— Et elle ne sert qu’à cela, cette plante ? Fâcheux usage, il me semble qu’elle devrait être interdite !

— À plus faible dose, elle soigne les douleurs dentaires.

Ah. Le magicien a sorti de son chapeau la recette d’un onguent pour les gencives. C’est pour le moins décevant.

— Et les autres ?

— La Datura provoque une amnésie. Si je t’en avais mis dans ce vin que tu as tant apprécié, tu serais incapable, demain, de te souvenir de notre conversation.

— Et la Mandragore ?

— C’est la plus fameuse et la plus effrayante. Sa racine ressemble à un être humain aux jambes enchevêtrées. Elle plonge la personne qui la consomme dans une transe profonde et la met ainsi à la merci de son empoisonneur.

Les images viennent à l’esprit de Peter et se mêlent aux émanations de vin. À quatre pattes, comme une bête. Les serviteurs plongés dans un sommeil léthargique. Il se force à douter.

— Je ne suis pas convaincu. Ça ne prouve strictement rien : des plantes médicinales chez un Apotheker !

— Regarde !

Elias exhibe un autre papier, à l’aspect proche du premier. Il jubile.

— C’est un registre plus ancien, qui date de 1558. Gmelin était déjà Apotheker. Et il n’achetait pas ces trois plantes, pas du tout !

— Peut-être entre-temps a-t-il eu des commandes qui lui ont fait modifier ses habitudes...

Elias reste un instant l’index en l’air, prêt à répliquer, puis brusquement il éclate de rire.

— Tu as raison, je suis le pire magicien du monde ! Viens, je t’invite à manger.

Peter se lève en titubant.

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