La Stiftkirche
Le lendemain, c’est dimanche. Jour de prêche à la Stiftkirche, jour de paix.
Peter se souvient encore de la place qu’il occupait, enfant, lorsqu’il assistait au Gottesdienst avec son père. Probablement, Lukas Schmidt, désormais seul, occupe-t-il toujours la même place. Peter, en tant qu’officier du duc, est installé au premier rang de la nef, sur une stalle de bois sculpté. Lorsqu’il est entré, il a aperçu des ombres dans les loges situées sur la droite. L’une d’entre elles est occupée par Sattler. Gmelin est probablement dans une autre. Il y en a sept, et on devine à peine combien de personnes y ont pris place. Les reflets des vitraux caressent les carcasses brunes de taches rouges et dorées. Certaines semblent bien remplies, comme des œufs où se love toute une nichée n’attendant plus que le moment de l’éclosion pour s’envoler sur les toits de la ville. D’autres sont des coquilles vides, ou presque vides. Peu d’ombres derrière les jalousies. Dans quelle loge l’ombre de Magdalena manque-t-elle ? Peter cherche à la deviner en creux. Où est son empreinte encore fraîche, la silhouette conservée par les rainures du bois ? Une loge plus imposante que les autres est perchée en hauteur. Cet oiseau-là est puissant, on a entendu ses pas faire grincer le bois lorsqu’il est entré par une porte dérobée. Peter n’ose même pas diriger ses regards vers les voilages à travers lesquels Von Eck le regarde sûrement. Il se sent petit et nu face à ces immenses boites. Magdalena, dans sa cellule, est enfermée dans un espace de cette taille-là. Un cercueil à plusieurs places, un caveau familial depuis lequel les vivants ont tout le loisir de penser à la mort. Peter veut chasser l’image de Magdalena, il se retourne vers la chaire et décide de se laisser happer. Il tend la bouche pour attraper la nourriture céleste. Il accepte de n’être rien, d’être frêle et vulnérable, car c’était ainsi qu’il retournera à Dieu. Il cherche la ferveur, relève machinalement la tête vers la loge du Vogt, perchée au-dessus des bancs. La ferveur. Il prie Dieu de le guider.
Dieu parle par la bouche d’un prédicateur au visage émacié qui ressemble à un prophète perdu dans le désert, les yeux brûlants de fièvre, animés par la certitude de porter un message.
Quand le sermon commence, Peter est parcouru par un frisson de plaisir : il s’est habitué aux longs prêches en latin de l’église de Fribourg, à cette hypocrisie des fidèles qui vénèrent un Dieu demeurant obscur au peuple. Bien qu’il comprenne, pour sa part, parfaitement cette langue, il ne peut admettre que celui qui ne sont pas bilingue soit tenu à distance du message du Christ, dans un théâtre saturé d’encens et d’images qui détournent l’attention et procurent une sorte de distraction coupable. Dans la Stiftkirche, l’esprit peut se donner pleinement à Dieu : les pierres grises portent encore les cicatrices des idoles arrachées quelques décennies plus tôt, et Dieu parle allemand. Le message du Christ se déploie librement dans l’âme des fidèles, le pasteur se fait passeur, guide, berger. Il aide ceux qui veulent être sauvés à recevoir le message divin dans leur cœur et dans leur esprit. Ce sermon, c’est le lit de draps frais que l’on retrouve après une journée harassante, le paysage familier à la fenêtre, l’habitude qui libère et permet d’avancer.
Comme un enfant, Peter écoute l’histoire qui lui est racontée. Il voit Jésus monter le mont des Oliviers, redescendre au temple, s’adresser aux pharisiens. Parler de vérité. Évoquer la loi juive qui dit que le témoignage de deux hommes est vrai. Et celui d’une femme, une seule femme ? Une femme comme celle que la foule en colère place devant le Sauveur pour qu’il la lapide ? Jésus refuse de juger. Pourtant, Il demande aussi de combattre le diable. Peter s’adresse à Lui avec ferveur. Comment trouver la vérité ? Et la justice ? Jésus répond en s'adressant aux pharisiens par la voix du pasteur : « Vous avez pour père le diable, et vous devez accomplir les commandements de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne se tient pas dans la vérité, parce qu'il n'y a pas de vérité en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de son propre fonds ; car il est menteur et le père du mensonge. ». Peter se fige. Il est de pierre grise, profondément gelé. Jésus s’est adressé à lui, et il n’a plus qu’à dévider le fil de cette révélation : ce qu’il faut combattre, c’est le père du mensonge. Peter écoute d’une oreille distraite la Doctrina et l’Usus : il a entendu le message de Dieu. Il a puisé dans Sa lumière le courage d’affronter le père du mensonge ; il attend la fin de l’office pour aller rencontrer Gmelin.

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