Chapitre 6 : Racines
Je reculai d’un pas, stupéfaite.
– Comment ça… pas d’ici ?
– Nous nous posons de sérieuses questions sur tes origines.
Je ne comprenais pas ce qu’ils insinuaient.
– Nêryah, tu as disparu plusieurs fois lorsque tu étais petite, seulement quelques heures. Tu ne te souvenais de rien. On pensait te perdre pour toujours, mais tu réapparaissais dans le jardin.
– Nous avons le sentiment que quelqu’un souhaite te récupérer, annonça mon père, l’air grave.
– Me… récupérer ? Oh, mon Dieu !
Je plaquai mes mains sur ma bouche, effarée.
– Ton père et moi vivons dans une peur perpétuelle de te voir disparaître.
Je comprenais son chagrin. Son frère jumeau était mort lors d’un voyage, et voilà qu'elle risquait de perdre sa fille adoptive.
Après un long moment de silence, elle ajouta :
– Pardonne-nous… Nous aurions dû t’expliquer tout cela plus tôt.
Je ne trouvais rien à répondre, ma gorge nouée.
– Cette histoire a commencé bien avant ta venue. Ton père et moi désirions avoir un enfant. Comme tu le sais, je suis stérile. Je ressentais ce vide en moi, cette incapacité à porter la vie.
– Nous voulions prendre le temps de la réflexion avant d’adopter un enfant. Ta mère était désespérée. Je la voyais sombrer, se traiter d'incapable. Puis ton oncle est mort. Une nuit, elle a entendu au loin des pleurs de nourrisson.
– Je pensais que mon esprit me jouait des tours. Mais les cris persistaient. Je suis sortie en pleine nuit, en plein hiver. Et là, au pied du chêne, je t'ai trouvée. Glacée, couverte de neige. Lorsque je t'ai prise dans mes bras, j'ai su que c'était un miracle. Nos prières étaient exaucées.
Mon père tourna la tête vers la fenêtre, pensif :
– Nous avons fait des recherches, mais nous n'avons jamais compris d'où tu venais. Qui déposerait son enfant dans un endroit aussi reculé, en pleine nuit d'hiver ? Nous avons fini par raconter à nos connaissances que nous t'avions adoptée.
Nous gardâmes le silence. Une tension lourde s’installa.
– Je vais te chercher le seul indice que nous possédons.
Ma mère monta à l’étage, puis redescendit au bout de quelques minutes, une petite couverture blanche à la main. Elle me tendit l’étoffe.
– Ton nom est cousu ici.
Je caressai le tissu épais, moelleux. Mon prénom était brodé là, en fil doré.
Quelqu’un avait pris soin de me nommer.
Puis m’avait abandonnée.
Je rendis le lainage à ma mère.
– Alors mon prénom vient de mes parents biologiques… Mais pourquoi est-ce que je vous ressemble autant ? C'est impossible !
Je n'avais jamais vraiment pensé à cette ressemblance troublante, comme s’ils avaient été amnésiques pendant neuf mois.
– Nous nous posons la même question, m’avoua mon père.
– Nêryah, même si tu viens d’ailleurs, nous sommes et resterons toujours tes parents, dit tendrement ma mère, les larmes aux yeux. Personne ne t’a réclamée, personne n’est venu te chercher à ce moment-là. Tes disparitions n’ont commencé que bien plus tard.
– Je ne sais pas quoi dire. Je viens d'un arbre qui me parle. J'ai survécu au froid. Je suis donc… anormale ?
– Je dirais plutôt… merveilleusement spéciale, rectifia ma mère. Tu as survécu à cette nuit hivernale. Je t’ai trouvée au bon moment, c’est une grande chance.
– Celui qui t'a déposée chez nous savait ce qu'il faisait. Ton apparence, la stérilité de ta mère… tout était prévu. Comme orchestré par une force supérieure.
– C’est comme si je n’étais pas humaine. J’ai l’impression d’être un monstre !
Des larmes coulaient sur mes joues. Mon père me prit dans ses bras.
– Ne dis pas ça. Tu es notre petit ange. Tu es lumineuse, Nêryah.
Ma mère se joignit à notre étreinte.
J'éclatai en sanglots. J'avais du mal à respirer, mon ventre me torturait. Je repoussai mes parents et sortis en courant rejoindre mon chêne. Je serrai mes bras autour de son tronc. Une chaleur se dégageait de l'écorce, et je sentis son énergie m'envelopper.
Le vent rugit dans le silence du soir.
Pourquoi m'a-t-on abandonnée ? Qui sont mes parents biologiques ? Et moi, qui suis-je, finalement ? Je ne devrais pas être là… on a voulu se débarrasser de moi !
Mes doigts se crispaient contre l’écorce rugueuse. Cette fois, aucune voix mystérieuse ne vint me consoler.
Ma mère me rejoignit. Elle posa une main sur mon épaule.
– Viens. Il fait presque nuit.
Mon père allumait un feu dans la cheminée. Nous nous installâmes près des flammes.
– Je nous prépare un chocolat chaud ? proposa maman.
Quelques minutes plus tard, elle revint avec un plateau : trois tasses fumantes et des biscuits – notre dîner.
– Ce n'est pas une tare d'être différent des autres, affirma-t-elle en nous tendant les mugs brûlants. Chacun a ses particularités. Tes dons ne sont pas monstrueux, bien au contraire !
Elle souffla sur son chocolat.
– Nous te demandons chaque année de planter les légumes, car avec toi, ils poussent incroyablement vite… vigoureux, savoureux. Ne te dénigre pas ainsi.
– On appelle ça « avoir la main verte ». Plein de gens savent jardiner, répliquai-je en séchant mes larmes.
Ma mère secoua la tête avec tendresse et but quelques gorgées.
– J'imagine que tu aimerais savoir d'où tu viens. Mais nous ne l'avons jamais découvert. Je t'ai trouvée au moment où j'avais le plus besoin de toi. Je t'ai élevée, aimée, et je serai toujours là pour toi. Tu es ma fille, Nêryah.
Je fixais les flammes. Sans la regarder, je pris doucement sa main. Je bus mon chocolat chaud au lait de riz, savourant son parfum réconfortant.
Il me faudrait du temps pour digérer ces révélations. Je ne pouvais même pas me raccrocher à une origine. J’ignorais tout de ma véritable ascendance, mais j'avais une famille qui veillait sur moi.
Les jours suivants, j'essayai de reprendre mes habitudes. Mais je mangeais à peine. Mes parents s’inquiétaient. L’édifice que j’avais savamment construit pour me protéger venait de s’effondrer.

Annotations
Versions