[A5] Scène 3 : Aristide

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Aristide, Pr. Jonathan Winkler, Armageddon

Ae 3894 – cal. XXVII

Aristide se glissa sous le cordon de sécurité qui barrait l’accès des quais au départ de Vambreuil. Tout en grimpant les escaliers, il se demanda comment Hibenquicks s’y était pris pour mettre à ce point les cheminots de la station-ville en colère. Il n’y avait qu’ici qu’ils avaient interrompu le trafic, alors même que tous travaillaient pour la même société et que cette dernière permettait au reste du Réseau de fonctionner normalement. C’en était tellement intrigant qu’il avait fini par supputer un coup politique quelconque à l’encontre d’Aliane et de ses enfants. Hibenquicks n’avait été nommé à Vambreuil que pour leur nuire, il ne pouvait en être autrement – le simple fait qu’il ait été nommé au lieu d’être élu paraissait déjà suspect.

Le vent froid le cueillit lorsqu’il émergea sur le quai. Armageddon l’attendait là, assis face aux rails, comme un présage. Le Cosmologue resserra son écharpe sur son menton, tâchant de contenir son impatience. Ici, la voie était praticable mais, plus loin, dans le brouillard, une épaisse couche de neige et de glace en empêchait l’utilisation. Un problème qu’il avait bien l’intention de résoudre. On ne vient pas chez ses hôtes les mains vides, l’avait averti la cousine Lucile.

Il tira son chronographe. Son rendez-vous avait du retard.

Quelqu’un le héla. Aristide se retourna et contint un soupir. Sorti d’on ne sait où, un employé de la gare avait remarqué sa présence et accourait vers lui. Comme si ce n’était pas une évidence, le Cosmologue s’entendit prévenir qu’il n’y avait aucun train annoncé pour Vambreuil et qu’il n’avait, par conséquent, rien à faire sur ce quai.

« Je vous remercie de vous en inquiéter, temporisa Aristide tout en tirant son mandat de sa poche. Voyez-vous, il se trouve que je suis attendu à Vambreuil précisément pour étudier cette histoire de climat. Si vous ne me croyez pas, voici de quoi vous en convaincre, sinon il vous reste le journal.

— Je veux bien, rétorqua l’employé de gare. Mais ça ne change rien au fait qu’il n’y a pas de train pour vous y conduire. Quelle qu’en soit la raison, vous n’avez rien à faire là. Et ne me sortez pas de billet : je sais par avance qu’il sera faux !

— Je n’ai pas besoin de billet, répondit l’autre en cachant sa lassitude derrière son sourire le plus poli. Ni même de train. Mais si vous insistez, je m’en vais. »

Il allait enfiler son haut-de-forme et ses lunettes intégrées, sa canne déjà à l’horizontale. Mieux valait ne pas traîner davantage. Tant pis, son rendez-vous n’avait qu’à être à l’heure.

Comme l’employé de gare fixait quelque chose dans son dos, il suivit son regard et se figea. Il avait crié victoire trop vite.

« Professeur Winkler, salua-t-il en masquant son inquiétude. Je vous attendais. »

Statique dans son long manteau blanc, le Grand Inkorporatiste les toisait sans mot dire. Les verres ronds et rouges de ses lunettes se tournèrent vers l’agent :

« Vous désirez ?

— L’accès à ce quai est interdit. La liaison avec Vambreuil est...

— Cet homme est l’arrière-petit-neveu de l’inventeur des portails à la demande. Il n’a pas besoin de prendre le train, il a ce qu’il faut sur lui. Déguerpissez. »

L’employé déguerpit sans demander son reste. Aristide aurait pu s’en trouver soulagé s’il ne redoutait pas ce que son rival avait à lui demander.

« Je vous remercie pour votre intervention. J’ai failli partir sans vous attendre en voyant que...

— Ça ne prendra qu’une minute. »

Faisant un pas vers lui, le Corporatiste sortit une petite enveloppe du revers de son imperméable et la lui tendit. Le sceau de l’Inkorporation était estampillé sur la cire rouge qui la gardait fermée. Aristide scruta le cachet, puis Winkler, puis le cachet à nouveau.

« Qu’est-ce ?

— Un mandat. À présenter à dame Wereck et aux autorités compétentes pour perquisitionner le Vivarium.

— Perquisitionner ? releva Aristide avec amusement. En quel honneur ? Cela n’a-t-il pas déjà été fait ?

— Insuffisamment. Le général Falkirk s’est glorifié de coffrer trente-sept gredins sans se questionner davantage, mais cela ne satisfait que lui. Il me faut une preuve ferme et définitive qu’il n’y a pas d’autres causes à cette histoire d’aragnes affamées. Je sens que, tout comme moi, vous avez une intuition sur le sujet. »

Aristide scruta le mandat avec méfiance. Si le Général-Inkorporatiste n’avait pas estimé nécessaire de faire une nouvelle perquisition, celle-ci, réclamée en catimini sur un quai de gare désert, ne devait pas avoir reçu son aval.

« La faim pousse parfois au crime, vous savez, finit-il par répondre. Surtout chez ces bestioles cannibales et sanguinaires. Cornelia devait manquer d’entomes et un accident est vite arrivé. »

Un soupir impatienté fila du nez aquilin de Winkler. Il retira ses lunettes et darda sur son rival ses prunelles écarlates :

« La faim pousse au crime, je vous l’accorde. Un glouton dans votre genre doit en savoir quelque chose. Je m’explique moins bien votre clémence vis-à-vis de Cornelia. Il me semblait pourtant que vous ne vous appréciiez pas beaucoup.

— Pas du tout, même. Mais je doute qu’un mandat de votre part arrange la situation.

— Songez que ce serait un juste retour des choses après ce qu’elle vous a fait subir.

— De l’histoire ancienne », répartit Aristide, soudain tranchant. « Je n’aime pas les vengeances. »

Ce qui n’était pas le cas de tout le monde. Pour ce qu’il en savait, Cornelia en avait sans doute déjà fait les frais.

Winkler fit un pas supplémentaire. Aristide se retint de reculer. Armageddon émit un miaulement menaçant.

« Vous êtes magnanime, poursuivit l’autre. Une qualité rare. C’est bien. Vous devez croire que j’agis pour un motif personnel. Vous savez sans doute que Cornelia et moi avons nos propres différends.

— J’en suis informé, en effet. »

Il ignorait l’origine de cette mésentente, mais cela avait été jugé suffisamment grave pour motiver Cornelia à demander une mesure d’éloignement à l’encontre de son ancien conjoint. Une aubaine : grâce à elle, Jonathan Winkler était interdit de séjour à Vambreuil.

« Je suis comme vous, poursuivit ce dernier. Je n’aime pas les vengeances. Mais ce n’est pas la rancune qui motive ma requête auprès de vous : c’est mon fils. Je veux m’assurer qu’il ne craint rien en restant là-bas.

— Votre fils passe le plus clair des quatre saisons à l’Institut, objecta Aristide. En théorie, c’est plutôt sa mère qui devrait s’inquiéter.

— Athanase accuse de gros retards dans toutes les matières, persista Winkler. Dans la maîtrise de son Sens, en particulier. J’entends dire, à chaque retour de vacances, qu’il est négligé, parle de moins en moins, ne dit rien de ce qui se passe chez sa mère. J’entends dire aussi que Cornelia a changé. Depuis cet incident au Vivarium, on lui prête une attitude bizarre, une agressivité que personne ne lui connaissait. Elle ne quitte plus ses satanées épeires et ne répond à aucune sollicitation, ne paraît plus dans le grand monde. Tous ceux qui étaient encore en contact avec elle sont sans nouvelles d’elle depuis bientôt deux cycles. »

Aristide coula un nouveau regard vers l’enveloppe entre les doigts gantés du Grand Inkorporatiste. Sa main tremblait. Il en fallait beaucoup pour faire trembler Winkler. En dépit de la justesse de ces ouï-dire, il n’était pourtant pas possible de donner suite à sa demande. Il y avait deux femmes, à Vambreuil, qui risqueraient leur vie à la place de Cornelia si l’Inkorporation venait à y remettre le nez. Et deux enfants à la place d’Athanase.

« Moi j’ai entendu dire qu’elle avait pris ses distances avec tout le monde depuis qu’elle était mère, rétorqua-t-il enfin. Mais ce ne sont peut-être que des racontars sans fondement.

— Je ne sais pas pourquoi je vous demande cela à vous, maugréa Winkler après un nouveau soupir agacé. Vous n’avez pas de famille, vous ne pouvez pas comprendre.

— Officiellement, vous n’en avez pas non plus. »

Le Corporatiste se raidit. Aristide resserra la prise sur sa canne et reprit :

« Cela dit, vous avez peut-être raison : Cornelia se montre certainement plus réservée qu’à l’accoutumée. Par ailleurs, je pense tout comme vous qu’on ne devrait pas se contenter de mettre trente-sept hommes en bouteille avec pour seul chef d’accusation leur scepticisme à l’encontre de la Société. J’ai l’intention de me rendre au Vivarium pour m’assurer que ces pauvres âmes n’aient pas été prises pour rien, mais je ne le ferai pas au nom de votre institution, Winkler. Ni en votre nom à vous.

— À tout le moins prendrez-vous le temps de m’informer de ce que vous y trouverez.

— Si bon me semble ! répliqua encore Aristide avec un sourire. Sans mandat de votre part, rien ne m’oblige à vous transmettre quoi que ce soit. Et ce mandat, je vous l’ai dit : je n’ai pas l’intention de l’honorer. Je n’ai jamais coopéré avec l’Inkorporation et ce n’est pas prêt d’arriver. »

Aristide enfila son couvre-chef et s’écarta de lui. Sans doute se faisait-il un ennemi, mais qu’importe du moment que ce dernier n’avait pas accès au Vivarium et à Vambreuil. Lui et Winkler étaient déjà rivaux, ce ne pourrait pas être pire.

« Je sais bien que vous ne travaillez pas pour l’Inkorporation, lança encore le Grand Inkorporatiste. J’espère, d’ailleurs, que la Marquise est au courant de ce que vous avez fait à son cher et tendre. Ça ne vous plaît pas que l’on demande à des criminels de donner leur vie en échange de celles qu’ils ont prises, mais il n’est pas moins cruel d’avoir laissé un homme à l’agonie comme vous l’avez fait.

— Warfler ne serait pas en train d’agoniser si vous ne vous évertuiez pas à le maintenir en vie ! Que sa Dégénérescence l’emporte, c’est la meilleure chose qui puisse lui arriver et la plus naturelle, surtout ! »

Aristide posa un pied sur sa canne et invita Armageddon à grimper sur son épaule avant de s’éloigner. Il se retourna une dernière fois pour adresser un salut à son adversaire, resté sur le quai avec une expression vaguement haineuse. Sans doute faudrait-il malgré tout rapporter quelque chose à manger à ce requin-là pour qu’il n’ait jamais à franchir la ligne de ce quai, mais ce ne serait jamais rien de plus qu’un autre mensonge à inventer.

Il n’eut pas à attendre bien longtemps avant de trouver les rails condamnés. Bientôt, une masse blanche hérissée de stalactites escamota la ligne régulière du chemin de fer, se confondant presque avec le brouillard. Aristide vérifia les alentours, puis signa. Un portail s’ouvrit là où commençait le monticule de glace, ouvrant la voie à deux chasse-neiges de locomotive et une succession de sauts remplis de sel. Ne jamais arriver chez ses hôtes les mains vides.

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