[A5] Scène 4 : Aristide

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Aristide, Alvare, Armageddon


Ae 3894 – cal. XXVII

L’ombre massive de la gare se détacha bientôt sur la pâleur de l’horizon. Aristide scruta encore le chemin de fer, plusieurs mètres sous ses pieds. Il faudrait sans doute un deuxième passage mais le plus gros était fait. En accomplissant ce menu travail deux fois par jour lors de ses allées et venues entre Vambreuil et Altapolis, il pourrait permettre aux cheminots d’assurer un service minimum sans trop d’efforts.

Il commença à ralentir l’allure en passant l’arche de la gare et effectua un demi-tour en l’air. Au bout des rails, l’architecture du portail de la Fantasmagorique était, bien entendu, hors service, condamnant la station-ville à l’enclavement depuis presque deux cycles. Aristide trouva les quais déserts. Derrière les vitres, le hall paraissait vide et ses accès barricadés. Il renonça à rencontrer quelqu’un pour discuter de son initiative. Il lui faudrait en toucher un mot à Alvare d’Overcour, avec qui il avait rendez-vous pour régler les menues procédures liées à son installation. Il se délectait d’avance de s’entretenir avec ce goujat.

Se glissant par un trou dans le plafond de la gare, lui et Armageddon trouvèrent un beau point de vue sur la station-ville, quoique la brume et les flocons rendissent cette contemplation tout à la fois difficile et désolante. Les cheminots n’étaient pas les seuls à avoir jeté l’éponge : toute la cité avait abandonné et se laissait ensevelir. Près de deux mètres de neige recouvraient les places et la plupart des rues, avalant les portes des rez-de-chaussées et noyant le mobilier urbain sous des formes abstraites. Une légère brise poussait sur eux un froid mordant. Tout en amorçant la descente vers la place Angora, Aristide eut un pincement au cœur en imaginant tous ces pauvres gens cloîtrés dans leurs petits appartements vétustes et ceux dont les logements se trouvaient enterrés dans les ruelles étroites. Ces habitants luttaient seuls, livrés à eux-mêmes comme s’ils vivaient au fin fond de l’Inachevée et non dans l’hypercentre du Réseau.

Il avait pris le temps de se documenter plus amplement sur la station-ville en attendant de pouvoir y vivre. En fait, il n’avait pas vraiment eu le choix. L’Institut n’avait pas voulu qu’il s’installât avant la fin des vacances d’Aestas, aussi avait-il fait de son mieux pour prendre son mal en patience et surmonter cette contrainte de calendrier. Vingt-cinq jours lui avaient fait l’effet de vingt-cinq cycles. Comme au bout de trois, Aristide savait déjà par cœur toute l’histoire de Vambreuil de sa fondation à sa déchéance, il s’était rendu chez le meilleur architecte miniaturiste de Balfeust afin de lui commander sa future maison, ayant déjà repéré l’endroit idéal pour l’établir. Celle-ci attendait, miniaturisée et intégralement meublée dans son cabinet et il la vérifiait trois fois par jour pour s’assurer que Wilhelmina ne faisait pas sa toile dedans – ce petit être monstrueux pouvait inexplicablement moduler sa taille selon son bon vouloir. Nonobstant, il avait bien fallu trouver une autre occupation en attendant que la maison fût prête, aussi s’était-il évertué à employer son temps le plus raisonnablement possible afin de se préparer à sa nouvelle vie : il avait cherché un moyen de se sevrer de l’absinthe – car Aliane n’aimait pas qu’il bût, il l’avait bien vu ; à refaire toute sa garde-robe car il avait encore pris du poids ; à se mettre au régime et à l’exercice de façon plus rigoureuse et à trouver des idées de présents pour la Marquise et ses enfants.

Entre la préparation de ses cours pour la rentrée prochaine, il avait également commencé à réfléchir à plusieurs hypothèses qui pourraient justifier ce dérèglement climatique, de sorte que personne ne soupçonnerait la jeune Hortense. Lui-même n’était pas certain qu’elle en fût vraiment responsable, mais mieux valait parer à toutes les éventualités.

Le seuil de l’Hôtel de Ville avait été miraculeusement déblayé. Aristide mit pied à terre et attendit qu’Armageddon, qui avait sauté de son épaule en chemin, le rejoignit. Le catsid s’était juché sur le socle de la statue qui trônait sur la grand-place et l’avait escaladé pour venir renifler sous la queue de son semblable statufié, sans se troubler de la différence d’échelle. Ce travail de reconnaissance effectué, il revint vers Aristide en bondissant dans la poudreuse comme un pisque volant à la surface de l’eau. Le professeur s’amusa de le voir faire. Son regard fut inextricablement attiré vers la gauche, par la grille et les imposantes façades du Vivarium, et il perdit son sourire. C’était la première fois qu’il voyait ce sinistre édifice dont il avait tant entendu parler. Seuls les claquements cadencés des métiers à tisser attestaient du peu de vie qui animait encore cette cité fantôme, comme un cœur battant faiblement dans une poitrine gelée.

En dépit de son apparent mutisme, l’administration de Vambreuil ne se laissait pas abattre non plus. Aristide rencontra un hall bondé de fonctionnaires en effervescence lorsqu’il poussa la lourde porte de l’Hôtel de Ville. Personne ne sembla d’abord remarquer sa présence. Tandis qu’Armageddon s’ébrouait sur le carrelage glissant, le Cosmologue entreprit de traverser l’essaim de l’administration pour se présenter à l’accueil :

« J’ai rendez-vous avec le sénéchal pour régler quelques détails au sujet de mon arrivée. Je ne sais pas s’il a eu vent de ma venue, avec toute cette poudreuse !

— Oui, oui, nous sommes au courant, débita l’hôtesse, très agitée. Vous êtes attendu dans la salle du conseil pour rencontrer le bourgmestre et les conseillers néantides.

— Ah ?

— Oui. Ils souhaitaient faire le point avec vous au sujet de l’étude que vous devez mener dans la station-ville. Ils ont fait savoir qu’ils avaient plusieurs questions. Si vous le permettez, je vais les prévenir de votre arrivée.

— Euh… Bien. Faites donc. »

Personne n’avait-il cru bon de le prévenir, lui, de ce guet-apens ? Il se bénit d’avoir anticipé cette situation mais il aurait préféré pouvoir s’entretenir avec Alvare auparavant.

« Quelqu’un aurait-il la bonté de me dire si le professeur Withingus est arrivé ? tonna une voix familière. Et je peux savoir ce que vous faites tous, dans ce hall, à forniquer avec les mouches ? Du nerf, bon sang ! Je vous rappelle que nous sommes assiégés par la neige, avec tous les problèmes d’approvisionnement que cela suppose ! Allez, et que ça saute ! »

Perché en haut d’une balustrade, Alvare frappa dans ses mains. Alors seulement, Aristide remarqua l’immobilité générale : tout le monde s’était finalement interrompu en s’apercevant de la présence du Cosmologue. Le fracas des mains du sénéchal suffit à remettre en marche la horde de l’administration. Aristide renonça à se frayer un nouveau passage dans cette marée humaine et préféra grimper sur sa canne pour rejoindre la balustrade, sous les exclamations de surprise des fonctionnaires qui se firent invectiver de plus belle.

« Ravi de vous revoir, sieur d’Overcour, mentit Aristide en atterrissant près de lui. Vous avez hérité de l’autorité de votre père, à ce que je vois. Je suis désolé, je viens tout juste d’apprendre que j’étais attendu. »

Les deux hommes échangèrent une poignée de main cordiale. Ils avaient convenu de ne pas faire semblant de ne pas se connaître, le fonctionnaire considérant qu’il mentait déjà assez au quotidien. Il l’entraîna à sa suite, l’air fermé :

« Navré. J’aurais dû vous informer de la programmation de cette réunion mais nous n’avons plus de téléphone. Ces empaffés préfèrent s’étriper autour d’une tasse de thé à propos de non-sujets plutôt que de se retrousser les manches. Vous vous y ferez, vous verrez.

— Ce n’est rien, assura Aristide en lorgnant un coin de tapisserie qui menaçait de se décoller. Il fait un peu frisquet, ici. On sent que les locaux n’ont pas été pensés pour des saisons de Hiems aussi dures. Le contraste avec la Versatile a dû vous paraître saisissant !

— Assez, oui. J’espère d’ailleurs que nous aurons bientôt une solution à ce mauvais temps qui n’en finit pas. » Alvare lui adressa un coup d’œil éloquent par-dessus son épaule.

« Je l’espère aussi, répartit Aristide avec un sourire en coin avant de demander à voix basse : Comment se porte votre sœur, à ce propos ?

— Je vous serai gré de ne pas l’évoquer conjointement avec la météo et surtout pas à portée d’oreilles indiscrètes. Certains, ici, commencent à devenir superstitieux, si vous voyez ce que je veux dire. Mais passons, grommela le sénéchal en reprenant sa marche. La perspective de cette réunion ne m’enchante pas plus que vous. Si l’on pouvait expédier cette sauterie au plus vite, j’ai peu de temps devant moi et une foultitude de choses à faire. Vous avez dû remarquer que nous sommes un peu sous l’eau, ici. Au sens solide du terme.

— J’ai bien vu, en effet. D’ailleurs, si cela ne vous dérange pas, je me propose de déblayer régulièrement les voies comme je l’ai fait en arrivant. Au moins jusqu’à ce que vous trouviez une autre solution. »

Alvare se retourna et le fixa avec incrédulité. Il se pencha aussitôt sur la rampe qui bordait le passage et réclama à qui l’entendrait que l’on prît contact au plus vite avec le chef de gare pour s’assurer que la voie ferrée était bien libre. Puis il en revint à Aristide :

« Si ce que vous me dites est bien vrai, il faudra en faire part aux conseillers. Cela devrait redorer votre blason auprès de nos chers élus et de la colonelle.

— La colonelle ? Que me reproche-t-elle ?

— Elle craint sans doute que vous ne vous mêliez de ce qui ne vous regarde pas, supposa Alvare en les arrêtant devant une porte à double battants. Elle mène des opérations militaires d’ampleur, en ce moment. Ses hommes arrêtent en masse des trafiquants qui sévissent dans nos bas-fonds et profitent de notre situation pour receler des biens de première nécessité. Si vous tenez à enquêter ici, je vous conseille de rester discret, sinon vous risquez fort de l’avoir dans les pattes… Tenez, avoir Fourmi dans les pattes ! Elle est bien trouvée, celle-là, non ? » Il se gaussa tandis qu’Aristide esquissait un sourire poli. « Enfin ! Nous y voici. Tâchez d’aller droit au but, qu’on en finisse au plus vite. Ah ! Et faites attention, Wereck et Hibenquicks vont vous attendre sur d’autres sujets. La première redoute moins l’idée que vous ne veniez fureter au Vivarium que celle de vous voir vous présenter aux prochaines élections, en Ver. Le second ne digère pas la capture de Warfler et pense que vous êtes l’amant de ma sœur.

— Quoi ? Mais je ne suis…

— Nous en reparlons. Pour l’heure, il faut tout nier en bloc. Pour le Vivarium, je serais vous, je garderai le projet d’enquête secret, s’il est toutefois toujours d’actualité. Les meilleures inspections sont celles que l’on fait par surprise, croyez-en mon expérience. »

Sur ces entrefaites, Alvare ouvrit la porte et les introduisit dans la salle de réunion.

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