[A5] Scène 5 : Aristide
Aristide, Alvare, Cornelia Wereck, Colonelle Fourmi, Oscar von Hibenquicks, conseillers homines et néantides, Armageddon
Ae 3894 – cal. XXVII
Les conseils de station-villes devaient symboliser l’harmonie entre les homines et les néantides dans le partage de la gouvernance du multivers. On les concevait comme une instance d’échange, de co-construction, et même comme le second pilier de la Société après l’Inkorporation.
Quand Aristide fit son entrée dans la salle du conseil de Vambreuil, il ne trouva que conflit, désordre et vociférations.
Assis en bout de table, entouré de ses six conseillers, Oscar von Hibenquicks accusait le Vivarium de détourner des stocks de vivres pour alimenter le marché souterrain illégal. De l’autre côté de la table, Cornelia Wereck sirotait son thé d’un air méprisant, laissant à son adjoint à la voix suraiguë le soin de répondre au bourgmestre, tandis qu’elle et le troisième conseiller néantide se taisaient. Au milieu de cette cacophonie, installée face à la porte d’entrée, la colonelle Fourmi gardait elle aussi le silence. Ses paupières mi-closes trahissaient autant la fatigue que l’exaspération. Elle fut la première à remarquer leur présence.
Armageddon se faufila entre les jambes d’Alvare avant que quiconque pût l’empêcher de passer. Il sauta sur la table pour toiser le conseil de Vambreuil de ses deux billes rondes. Le silence se fit alors dans la pièce, tandis que tous s’apercevaient enfin de l’arrivée du Cosmologue.
« Je vous prie de m’excuser pour mon retard. »
Il suffisait de lire les expressions des conseillers pour comprendre qu’ils lui en tenaient rigueur.
Tandis qu’Alvare énonçait l’ordre du jour, Aristide prit place tout en s’évertuant d’éviter le regard accusateur de Cornelia sur sa droite. Il ne l’avait pas revue depuis des cycles, peut-être même depuis leur remise de diplômes et son départ pour l’Inachevée, mais elle n’avait pas beaucoup changé. Ou peut-être que si, mais il n’aurait su le dire. Sur sa gauche, avec sa face hautaine sur son cou tendu, Hibenquicks semblait attendre le signal pour l’enguirlander sur ses interventions non sollicitées. Fourmi le scrutait quant à elle avec une telle fixité qu’il lui était tout bonnement impossible de soutenir son regard. Aristide garda donc le nez baissé et tâcha de rassembler son propos. Une fois l’introduction du sénéchal passée, il lui faudrait exposer en détail ses différentes théories ainsi que celles de l’Institut, avec toutes les études et relevés qui avaient été faits dans le but de comprendre le phénomène de refroidissement du Cœur. Il songea qu’éloigner l’éventualité de toute intervention néantide relèverait du défi.
« Je vous remercie tout d’abord de me recevoir, commença-t-il quand Alvare lui donna enfin la parole. Comme vous le savez peut-être, j’ai pour spécialité l’étude de l’Espace dans son rapport au Vide, quoique le problème qui se pose à nous aujourd’hui diffère assez de celui de ma thèse. Il s’agit en effet d’une situation inédite dans l’histoire du Réseau. Le fait que nous nous trouvions dans le Vide justifie cependant mon implication dans les recherches qui ont été engagées. Depuis presque un cycle, l’Institut collabore en effet avec le service de gestion climatique du Réseau pour tenter de comprendre ce qui se joue et, de fait, ces deux instances ont fait plusieurs constats. Le premier, c’est que la tour de contrôle climatique du Réseau n’est a priori pas impliquée : elle fonctionne très bien et, jusqu’à récemment, elle parvenait même à compenser les chutes de températures observées dans le Cœur, ce qui a permis aux trois autres stations-villes de ne pas trop pâtir de la situation. Second constat, et c’est celui qui explique ma présence parmi vous, l’épicentre de la dépression se localise assez nettement sur Vambreuil, où les chutes de neige et de températures ont été les plus spectaculaires depuis le début de l’anomalie. Enfin... »
Il déglutit en se relisant. Le troisième constat était difficile à énoncer sans déclencher la suspicion générale. Même si les plus hautes instances de la Société en étaient déjà informées, il n’aimait guère l’idée de divulguer davantage cette information.
« Enfin voilà, préféra-t-il éluder pour l’instant. Devant ces diverses observations, je me suis porté volontaire pour poursuivre les recherches sur Vambreuil. Je suis ici pour vous exposer les causes possibles que je m’apprête à étudier dans le cadre de mon séjour parmi vous ainsi que les solutions que j’y entrevois.
— J’ai cru comprendre que vous ne privilégiez pas la piste criminelle, contrairement à plusieurs de vos confrères, releva Hibenquicks. Il est pourtant notoire que cette ville abrite des racailles de la pire espèce. Ces dames à notre table vous le diront très bien !
— Je connais les aptitudes de chacun de mes arachniciens, contra Cornelia en reposant vivement sa tasse. Aucun d’eux n’est en mesure de provoquer une tempête de neige. Si un néantide est impliqué, il ne peut s’agir que d’un Sens mêlé. Or il n’y en a pas dans mes effectifs.
— Les néantides dont vous parlez sont réputés ne pas maîtriser leurs aptitudes, comme vous le dites, répliqua un conseiller homine. Ils ont pu faire un usage maladroit de leurs pouvoirs et déclencher une réaction en chaîne.
— Un homine malavisé aurait pu en faire autant avec une machine de l’Inkorporation, objecta l’adjoint de Cornelia.
— Pour ma part, j’aime bien la piste du Sens mêlé, déclara Hibenquicks avant de se tourner vers son sénéchal. Après tout, nous avons des sympathisants de la cause Croisée, parmi nous !
— Je ne vois pas...
— S’il vous plaît, intervint Aristide. Cela ne fait effectivement pas partie des options que j’envisage. En premier lieu, il faut déterminer si la cause est bien spatiale, et en fonction nous verrons si…
— Si quoi ? s’indigna Cornelia. S’il faut appeler l’Inkorporation ?
— Allons, ma chère ! Pourquoi s’embarrasser de l’Inkorporation puisque nous avons avec nous un maraudeur qui prétend faire ce travail-là mieux que personne ? » Et Hibenquicks se gaussa tout en se tournant vers ses conseillers pour s’assurer qu’ils en faisaient autant. Aristide contint un soupir. L’argumentation s’annonçait ardue.
Grâce à l’intervention d’Alvare ainsi que la coopération de quelques conseillers un peu plus intéressés par ses explications, il parvint néanmoins à exposer l’une après l’autre ses théories. Il avança tout d’abord la plus connue des deux : celle d’une défaillance dans l’infrastructure du Cœur, soit l’ouverture d’un « puits de Vide » dans le Polychromium qu’il faudrait localiser et colmater. Il lui paraissait plausible que ce dernier se soit produit dans les souterrains de Vambreuil, soit par négligence ou manque d’entretien, soit du fait d’une activité malveillante. On se retourna vers la colonelle Fourmi qui gratta une ligne dans son carnet, toujours sans mot dire. Aristide en déduisit qu’elle en faisait son affaire et poursuivit son raisonnement :
« Une autre cause possible, qui pourrait être tout à fait naturelle comme liée à l’activité humaine, c’est la position de l’étoile dans le Vide et sa révolution. Il est possible, d’une part, que l’axe de révolution d’Althorod sur elle-même ait été modifié, avec une inclinaison vers l’est, ce qui ferait que Vambreuil serait plus « basse » que les autres stations-villes, et donc...
— Balivernes ! le retoqua un conseiller homine. Si c’était le cas, les autres stations-ville des Voies de Ver seraient également impactées. Or il ne neige pas à Trismega et Rumpelston !
— Il commence à y faire assez froid, nuança Aristide. Mais moins que dans le Cœur, je vous l’accorde. Ce qui concourt à confirmer que le problème provient vraiment d’ici, quoique je ne ferme pas entièrement la porte à cette théorie. Pour terminer, à propos de l’étoile, il se pourrait également que le refroidissement… eh bien, soit lié à un ralentissement de la révolution de l’étoile.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’enquit le conseiller Joseph Wentrick en caressant sa barbe blanche. L’étoile tourne plus lentement ? »
Aristide acquiesça. De fait, il s’agissait du troisième constat dressé par l’office climatique et l’Institut. Un décalage horaire de plus de deux heures avait même fini par être observé entre le Réseau et les dimensions, sans grande conséquence pour le moment. Il avait été temporairement résolu par le réglage des cadrans horaires publics. Cela n’empêchait pas le temps de s’écouler plus lentement dans le Réseau que dans les dimensions, mais l’Institut préférait masquer le problème tant que cela n’aurait pas d’incidences dramatiques sur le fonctionnement du multivers. Aristide aurait, lui aussi, préféré ne pas évoquer ce sujet même s’il était autrement plus probable et justifiable que l’inclinaison de l’axe de révolution, quant à lui impossible à mesurer en raison de lacunes de repères spatiaux dans le Vide. De plus, cacher ce détail, alors qu’il était connu, aurait nui à la crédibilité de ses recherches. Mais si l’on se mettait à explorer la piste d’une intervention humaine, cela pouvait conduire à soupçonner une action de la Chronologie, officiellement éradiquée.
Le conseiller Sadi Wahlberg dressa un doigt :
« Vous avancez donc qu’il neige parce que l’étoile tourne plus lentement ? Et pourquoi pas le contraire ? Si c’était le froid qui ralentissait la rotation de l’étoile ?
— Ce n’est pas... impossible. Mais cela reste à prouver, autant que le reste. »
Aristide présenta ensuite les méthodes qu’il comptait appliquer pour explorer ses hypothèses. Quand il en eut terminé, il rangea ses papiers et récupéra ceux qu’il avait fait circuler auprès des conseillers tout en s’assurant qu’il n’y avait pas d’autres questions. En lui rendant une de ses notes, Alvare crut bon de louer ses talents de calligraphe tout en condamnant le recours à l’encre verte, peu lisible. Vaine tentative de détourner la conversation. Les bras croisés sur la table et la moue moqueuse, Oscar von Hibenquicks toisait le nouveau venue avec l’intention délibéré d’en découdre :
« Soyez honnête, professeur ! Cette histoire de climat, c’est une bonne excuse pour venir nous voir. Je ne serai même pas surpris que vous l’ayez provoqué vous-même pour vous donner un prétexte. C’est la Marquise qui vous intéresse, avouez-le !
— Je regrette de vous décevoir, sieur bourgmestre. J’admets que dame d’Overcour et moi sommes… disons en bonne entente, depuis les circonstances qui ont conduit à notre rencontre en la Draconienne, mais cela ne justifie guère ma venue.
— Il a raison, Oscar. Aristide ne lorgne pas les dames. D’ailleurs il les intéresse peu et la Marquise ne fait pas exception. »
La tablée se retourna vers Cornelia. Appuyée contre le dossier de sa chaise, la patronne du Vivarium arborait un air suffisant. Voire nerveux, songea Aristide. De la part de cette ennemie d’enfance, il s’était attendu à de la haine, de la rancune, et même à de la crainte. Mais il eut soudain l’intuition qu’il y avait autre chose. Hibenquicks sourcilla :
« J’ai visiblement raté quelque chose. Se pourrait-il que vous vous... connaissiez ?
— Malheureusement, répondit Aristide d’une voix sourde. Maintenant, si vous le permettez…
— Une minute. J’ai quelque chose à ajouter aux chapitres des questions diverses. »
Alors qu’il venait de se lever pour sortir, Aristide se retourna. C’était la première fois que la voix de la colonelle Fourmi résonnait depuis le début de la réunion. Une voix claire. Sans détour.
« Plaît-il ?
— Où est Lorène Lenoir ?
— Qui donc ?
— Ne jouez pas à cela avec moi. Vous étiez l’invité des Overcour il y a une vingtaine de jours à La Maldavera, où elle devait apparemment se rendre avec le jeune sieur d’Overcour. Or, elle n’a pas reparu depuis. D’après mes sources, vous êtes la dernière personne à l’avoir vue. »
Aristide coula un regard vers Alvare. Ce dernier baissa les yeux. Le Cosmologue déglutit avec colère.
« Je regrette, mais il me semble que vos sources sont erronées. J’ignore où se trouve cette fémine, actuellement.
— Tout comme vous avez ignoré durant un temps où se trouvait le fugitif Édouard Warfler après qu’il vous ait croisé, rappela Fourmi. Mais soit. Je suis patiente, j’attendrai. Songez toutefois que sans Lenoir, la Marquise est privée de travail. Le tribunal risque de ne pas l’entendre de cette oreille, et je doute que l’Institut apprécie cette nouvelle rétention de prisonnier. »
Ainsi se conclut la réunion - la dernière avant longtemps, espéra Aristide. Alvare l’invita à se rendre dans son bureau où ils s’enfermèrent pour discuter de l’emplacement de sa maison. Mais le professeur avait un autre sujet de querelle en tête :
« Qu’est-ce qui vous a pris de dire à l’Intérieur que je savais où se trouvait Lenoir ? Je croyais que cette fémine était une épine dans votre pied !
— Elle l’est, mais des ennuis avec la Justice le serait plus encore, temporisa Alvare. Il serait préférable que vous la relâchiez dès aujourd’hui. Fourmi est informée de la tentative d’enlèvement de Stanislas, elles régleront cela entre elles. »
Aristide n’en doutait guère. Si ce que Lenoir lui avait dit était bien vrai, les deux fémines pourraient s’arranger : l’une conserverait sa sécurité, l’autre son indic.
« Il n’empêche, c’était stupide de votre part. Personne ne m’a vu poursuivre Lenoir, en la Versatile. D’où sort cette histoire, d’ailleurs ?
— Aliane a prétendu que vous aviez précipitamment quitté votre lit en vous apercevant de la présence de l’intruse.
— Amusante plaisanterie. J’en rirais s’il ne s’agissait pas d’une nouvelle tentative d’imputer à cette femme des choses qu’elle n’a pas fait. »
Comme Alvare ne répondit rien, Aristide resta un moment sans rien ajouter. Les yeux noirs et perçants du sénéchal semblaient vouloir sonder son âme, mais ils n’y trouveraient rien. Lui perçut en revanche où son interlocuteur voulait en venir et se vexa de ce soupçon :
« J’ai l’intuition que vous partagez les craintes du sieur Hibenquicks, à propos d’Aliane et moi. Je me trompe ?
— Je ne crois pas être fou au point d’entendre des voix la nuit, exposa Alvare avec un petit sourire en coin. Or, c’est ce qui m’est arrivé, la dernière fois que j’ai dormi chez moi, en la Versatile.
— Je serais vous, je consulterais.
— Soit, peut-être bien que je suis fou, alors. Et qu’Aliane est somnambule. C’est comme ça que vous comptiez justifier sa présence dans le lit qui vous avait été attribué, je suppose ? »
La question prit Aristide de court. Il avait cru qu’Aliane s’était rendue dans la chambre d’amis le matin seulement, après y avoir détecté la présence de Lenoir. Ou bien s’était-il trompé de chambre au moment de lui faire quitter son cabinet ? La confusion de cette fameuse nuit lui revint en tête et il ne fut plus sûr de rien. À part peut-être d’une chose :
« Je n’ai pas dormi dans ce lit.
— Sans rire !
— Sans rire. Lenoir pourra vous le confirmer dès qu’elle aura été remise en liberté.
— À la bonne heure ! s’exclama Alvare avec bonhommie. Cela dit, il ne faut pas le prendre mal, cher ami : quoique vous ayez fait tous les deux, cette nuit-là, je ne vous en tiendrai pas rigueur. Je ne fais que veiller sur l’honneur et le bonheur de ma sœur, selon les volontés de mon regretté paternel. Et puis vous pouvez compter sur mon silence, bien entendu. Sur ce, bienvenue dans notre galère ! Alors, cette maison, où la met-on ? »
Il attrapa un plan de la ville derrière lui et l’ouvrit entre eux. Mais Aristide n’avait plus la tête à discuter immobilier.
Aliane avait-elle vraiment dormi dans son lit ?

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