Le rassemblement

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Ma montre me réveille et me transmet un message. “ M. Leconoistre fera un discours aujourd'hui à 14h sur la place Rosa Parks, ce qui le souhaite son convié à l'événement.”Galahad ne m'a pas parlé de cet événement. La matinée se passe et je me dirige vers le lieu de la réunion. Je mets ma capuche, mon corps est trop marqué. Il y a des centaines de gens réunis. Sur une estrade se trouvent ma mère et Galahad. La foule s'agrandit de minute en minute. Galahad est le premier à prendre la parole.

  • Peuple de Libertia, merci d'être venus si nombreux pour nous écouter. Comme vous pouvez le voir, Dame d'Eurasie a rejoint notre cause. Si j'ai souhaité vous réunir, c'est pour que nous puissions nous battre pour bâtir un avenir différent et libre pour les générations futures. Comme vous le savez sûrement, une mission de sauvetage nous a permis d'infiltrer l'ennemi : Léandre et son fils Louis. Les informations recueillies nous donnent un avantage pour les affaiblir et rendre leurs libertés aux esclaves. De nombreuses révoltes éclatent un peu partout. Nous voulons aider et accompagner les anciens esclaves, mais, pour cela, nous avons besoin de votre aide à toutes et tous. Je laisse la place à Katherina d'Eurasie.

Cette femme qui s'avance est bien différente de la mère que j'ai connue. Je me rencontre que je ne la connais pas. Je ne sais rien d'elle.

  • Merci M.Leconoistre. Comme vous j'ai vécu dans la peur ces dix dernières années. Pour sauver ma fille, je l’ai caché au monde, mais l’avidité n’a pas empêché notre ennemi de me l’enlever. Par chance, elle vous a rencontré, vous l’avez sauvé. Puis l’ennemi m’a piégé et m’a utilisé pour appâter ma fille. Ils l’ont torturé, blessé, défiguré pour récupérer des informations sur Libertia, mais elle sait l’importance de notre lutte.

Je ne me suis pas rendu compte que je me suis avancée vers l’estrade. Je suis à quelques mètres de ma mère. L’entendre parler de moi, instrumentaliser mes choix et mes gestes pour une cause qui m’est inconnue me rend folle de rage. Je croise le regard de Galahad. Il semble boire les paroles de ma mère. Est-ce qu’un jour, ils me traiteront comme un être humain? La foule est galvanisée. Les gens proclament déjà ma mère comme leur sauveuse. Je dois sortir d’ici, je n’arrive plus à respirer. Ce monde ne cherche que la guerre et le conflit. Je dois m’enfuir et vivre loin de tout ça. Je lutte pour me frayer un chemin parmi les gens et atteindre la clairière, mon sanctuaire. Une main m’attrape le bras, lorsque je sors enfin de la marée humaine.

  • Elena, tu es là ! Viens sur scène.

Galahad me regarde avec un grand sourire. Je retire brutalement mon bras de sa prise.

  • Pourquoi me fais-tu ça ?
  • De quoi parles-tu ?
  • Dès que j’ai l'espoir que tu me traites enfin comme un être humain, je me rends compte que c’est juste un nouveau mensonge. Galahad, je ne suis ni un trophée que tu peux exposer ni un outil que tu peux utiliser pour ta propagande. J’ai le droit de garder ma vie privée et qu’elle ne soit pas exposé devant cette foule de personnes. Ni ma mère ni toi n’aviez le droit de parler de liberté, si c’est pour museler la mienne. Je comprends mieux pourquoi tu as besoin de moi.
  • Elena, je ne comprends pas ta mère … elle m’a dit que tu étais d’accord et que ça ne te dérangeait pas.
  • Elle t’a menti. Tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. Elle reproduit ce que ces monstres lui ont fait, jusqu’à tout perdre.
  • Elena…
  • Laisse-moi, je ne veux plus te voir. Laissez-moi en dehors de votre combat. Je n’ai jamais demandé à vivre pour votre idéal.

Il tend la main espérant que les sentiments que j’éprouve pour lui pourraient le pardonner, mais je suis fatiguée. Tout ce qui se passe me dépasse, j’aimerais être en paix. Je laisse derrière moi le bruit de la foule, le discours de ma mère et la peine de Galahad. La clairière est calme. Je sais que mon père aurait adoré cet endroit.

  • Pourquoi n’es-tu pas là, Papa ? Je sais que tu aurais trouvé les mots justes pour m’aider ou tu serais resté là à côté de moi, jusqu’à ce que les nuages passent.

Je pleure en silence. Pourquoi ma vie est si chaotique? Est-ce de mon fait ou est-ce le destin? Je prends probablement les mauvais choix.

  • Papa, tu disais que le bonheur existait toujours, même dans les moments les plus malheureux. Car derrière chaque nuage, il y a le soleil qui brille. Papa, dis-moi quand est-ce que le soleil illuminera mon visage.

Je suis la course lente du soleil jusqu’au crépuscule. Un magnifique ciel étoilé se reflète sur l’eau. J’ai envie de nager dans ces étoiles. J’enlève mon pantalon, mes chaussettes et mon sweat à capuche. Je rentre dans l’eau avec mon short et mon t-shirt. Elle est bonne et la petite brise apaise ma douleur. Je flotte sur l’eau et scrute les étoiles. C’est époustouflant, j’aimerais rester là et oublier ma vie. Je reste un long moment à contempler le ciel. Lorsque j’entends quelque chose entrer dans l’eau. Je me redresse et vois Galahad nager vers moi, l'air inquiet. Il m’attrape le bras pour me ramener vers la rive. Je m’écarte de lui.

  • Je t’ai dit de me laisser. Tu es sourd.
  • Personne ne savait où tu étais. J’étais inquiet parce que tu ne bougeais pas. J’ai cru que tu étais…
  • Morte. Eh bien, non, je suis bien vivante. Alors, laisse-moi tranquille. Je ne suis pas une demoiselle en détresse. Je ne t’ai jamais demandé de venir me sauver. Je ne te dois rien. Laisse-moi, ne cherche plus à me voir. Trouve-toi une autre pauvre fille qui sera prête à se faire manipuler comme une poupée.

Je sais que mes mots sont tranchants, mais il m’a blessé encore et encore. Même s’il ne le souhaitait pas. Je sais que c’est quelqu’un de bien qui est brisé comme moi, mais je souffre trop. Il me regarde triste et colérique.

  • Elena, s’il te plaît, pardonne-moi. Je ne savais pas.
  • Va-t’en.
  • Ne me fais pas répéter.

Il se retourne et je vois son dos nu, qui n’est qu’un morceau de peau décharné. Je peux voir les fibres de ses muscles. J'agrippe son bras et touche son dos.

  • Qui t’a fait ça ?

Je sens que quand, je passe ma main dessus, ses muscles se tendent et il s’écarte de moi. Il doit tellement souffrir.

  • Le même genre de personne qui t'a laissé des cicatrices sur ton corps.
  • Je ne comprends pas pourquoi tu ne l’as pas fait soigner.

Il se rhabille. Il commence à partir.

  • Ta seule réponse, c’est la fuite.

Il s’avance furieux vers moi. Il me fait face et me domine.

  • Elena, décide-toi. Est-ce que tu veux que je parte ou non ?
  • Je veux que tu me parles, que tu me considères comme une personne et pas comme une créature fragile.

Son visage se radoucit et il regarde derrière moi.

  • Tu sais très bien que ce n’est pas ce que je pense de toi.

— Alors, pourquoi veux-tu tout de ma part et refuses-tu de m’en dire plus sur toi ?
Il attrape la main et je le sens tremblant.

  • Parce que je ne veux pas que tu me rejettes.

J’oublie souvent qu’il est comme moi. Il a souffert de la perte de ses parents, mais aussi des tortures qu’on lui a fait subir. Nous sommes pareils. Deux enfants brisés à peine adultes. Je pose ma main sur sa joue et relève son visage. Il pose sa main chaude sur la mienne.
— Elena, tu sembles frigorifiée. Il est temps de rentrer.
À peine ai-je fini de me rhabiller, qu’il me tire pour me ramener à l'intérieur. Il m'emmène dans un grand appartement, j'aperçois rapidement le salon avec plusieurs fauteuils et un immense canapé, avant qu'il m'emmène dans une salle de bain.

  • Prends une douche ou un bain chaud, il faut que tu te réchauffes. Tu as juste à dire ce que tu veux et tu auras de l'eau chaude ou froide, un peignoir, des produits de soins. Tout l'appartement est connecté à ta montre.

Je le regarde sortir et contemple mes mains. J'ai les doigts bleus. Je regarde autour de moi. Et la salle de bain est plus spacieuse que la mienne. Une grande baignoire ovale trône au milieu. Dans un coin, il y a une douche. Dans l’autre, il y a des toilettes. Tout est en nuance de blanc. Le sol est chaud et moelleux. Je ne vois aucun miroir. Tant mieux je n'ai pas regardé mon corps depuis mon retour, j'ai peur d'y voir un monstre. Je me lave et m'enveloppe dans un grand peignoir. Galahad est installé dans un fauteuil spacieux, les mains couvrant sa tête. Lorsqu'il m'entend, il relève la tête et se lève en prenant une pile de vêtements à côté de lui.

  • J'ai pris plusieurs vêtements qui pourraient être à ta taille. Tu peux te changer dans cette chambre. Je vais aussi prendre une douche.

Il m'indique la chambre. Elle est totalement neutre avec deux plantes disposées à chaque extrémité de la pièce. Presque aucun objet ne traîne sur les étagères. Il y a juste un grand lit double au centre de la pièce. Je choisis des vêtements amples et replis le reste sur le lit. Je sors de la chambre et entends que Galahad est encore sous la douche. J'explore un peu la pièce principale. Il y a une grande table avec six sièges proche de la cuisine à moitié fermée par un muré. La pièce semble peu utilisée, très impersonnelle. Je regarde les étagères, mais il y a surtout des plantes et des bibelots. Je compte au moins cinq portes qui partent de cette pièce. Je m'avance vers les immenses fenêtres qui recouvrent un mur entier. Elle donne sur la forêt. La lune brille et crée un ballet d'ombre et de lumière entre les arbres.

  • Tu as faim ?

Je sursaute à l'approche de Galahad. Je ne l'ai pas entendu sortir. Il est habillé décontracté, c'est la première fois que je le vois si peu formel. Je remarque que certaines cicatrices qu'il avait sur le bras ont disparu.

  • Pourquoi as-tu encore des cicatrices sur le dos ?
  • On mange d'abord et je t'explique tout.

Il sort des assiettes de légumes, des plats qu'il fait réchauffer. Il installe tout sur la table et m'invite à m'asseoir.

  • Tu vis seul ici ?
  • Oui, je viens rarement ici. Je reste la plupart du temps dans mon bureau. C’est la première fois que je mange à cette table.

Il mange tout ce qu’il lui passe sous la main. Je prends quelques légumes et un grand verre d’eau. Il mange comme un enfant. Je le regarde manger. Il jette un coup d'œil dans ma direction et arrête de s’empiffrer. Il se redresse et mange plus doucement.

  • Désolé, j’avais faim. Vas-y mange.

Je continue à le regarder en souriant, ça suffit à me remplir l’estomac. Il s’arrête une nouvelle fois et pose ses couverts.

  • Elena, il faut que tu manges.
  • Non, j’ai suffisamment mangé, merci.
  • Tu n’as rien touché. S’il te plaît, mange.

— Te regarder me suffit pour me rassasier.— Et moi, ça me coupe l’appétit. Si tu ne manges pas, alors, je vais faire pareil. Mange!
Il pose ses coudes sur la table et pose sa tête sur ses mains. Il ne s’arrête pas tant que je n’aurais pas mangé. Je prends la fourchette et commence à manger. Les légumes sont doux et sucrés. Je me rends compte que j’ai faim. Je prends un peu d’eau. Galahad me regarde avec un grand sourire.

  • Quoi ?
  • Ça fait plaisir de te voir manger.

J’ai la bouche pleine.

  • Mange aussi !

Des morceaux de légumes tombent de ma bouche. Il rigole.

  • OK, mais arrête de parler. Tu vas t’étouffer.

On mange et rigole. C’est tellement plaisant de partager un repas avec quelqu’un. Je ne sais pas combien de fois, je me suis resservi, mais j’ai trop mangé. Galahad me regarde, ainsi que mon assiette vide et propre.

  • Tu avais faim enfin de compte.
  • Oui, c’est plus agréable de manger avec toi que toute seul.

Il a le sourire jusqu’aux oreilles.

  • On mangera tous nos repas ensemble dans ce cas.

Je rougis, je dis le premier truc qui me passe par la tête sans réfléchir.

  • Non, tu as des choses plus importantes à faire que manger avec moi.
  • Tu m’es importante. Alors, tous les trois jours, mangeons ensemble. D’accord ?

C’est dans ces courts instants que son sourire et ses yeux m’hypnotisent. Il est vraiment très beau. Il semble rougir un peu et détourne le regard. Il se racle la gorge et range la vaisselle. Je me lève et l’aide.

  • Ça me ferait plaisir de manger souvent avec toi.

Il me sourit et me prend ce qu’il y a dans mes mains.

  • Va t’asseoir dans les fauteuils, j’arrive.

Les fauteuils sont tellement profonds que mes pieds ne touchent pas le sol. Je les place sous mes fesses. Je m'en rends compte avec tout ce que j’ai mangé, j’ai chaud. J’enlève mon pull. Je regarde mes mains et mes bras. Ils sont encore recouverts de stigmates. Est-ce qu’un jour, les cicatrices disparaîtront pour toujours ? Je gratte certaines entailles. Galahad attrape ma main et capte mon regard.

  • Ça partira, il faut te laisser du temps. La peau met plus de temps à cicatriser, car elle est continuellement attaquée.
  • Pourquoi as-tu encore ces cicatrices ?

Il s’assoit en face de moi. Je vois qu’il cherche ses mots.

  • À ta différence, je suis resté moins de temps en captivité et la personne qui m’avait acheté ne voulait pas me rendre simplement à mes parents. Il a décidé de garder ma peau en souvenir. Il m’a dépecé presque tout le corps, sauf mon visage.

L’horreur humaine ne me surprend même plus.

  • Mon dos est la dernière partie que je vois. C’est pour cela qu’il y a toutes ces cicatrices. Je ne suis pas à l’aise quand on y touche. Je sais qu’il est difficile de s’aimer quand on ressemble à un monstre.
  • Pourquoi m’as-tu permis de le voir ? Pourquoi suis-je plus spécial que les autres ?

Il sourit, déstabilisé en se mordant la langue.

  • Elena, tu connais déjà mon attachement pour toi.

Je me mets au bord du fauteuil et me place comme il le fait souvent : coudes sur les genoux et la tête sur les mains.

  • Mais ce n’était pas le cas au début. Alors, pourquoi cet attachement ? Pourquoi même après tout ce que j’ai raconté ?

Il fuit mon regard comme moi dans la même situation. Je ne l’ai jamais vue ainsi. Je peux être aussi intimidante. Je suis capable de le laisser sans voix. Une idée me vient; ma petite vengeance. Plusieurs secondes défilent et aucun son ne sort de sa bouche.

  • Lorsque quelqu’un pose une question, il est important de répondre, non ?

Mon ton est hautain et autoritaire. Il relève soudainement les yeux surpris. Il semble chercher dans mon regard la raison de ce changement. Puis il prend la même position que la mienne et me regarde droit dans les yeux.

  • Parce que tu étais la seule à pouvoir me comprendre, la seule à avoir vu qui j’étais dès le premier regard.

Sa voix est sèche et basse, mais pourtant perçante. Ses yeux sont légèrement voilés, essayant de déchiffrer mes émotions. Je ne suis pas prête à ce qu’il sonde mon âme. Je détourne le regard. Je me lève pour observer le ciel étoilé à travers les immenses fenêtres. Je l’entends se rapprocher.

  • Tu es la première qui ne s’est pas sentie libre quand tu es arrivée ici. Comme si toutes ces années avaient transformé la joyeuse petite fille en une jeune femme sans cœur.

Je me retourne vers lui, énervé. Je ne veux pas qu’il m’analyse. Je ne suis pas un rat de laboratoire.

  • Tu ne sais pas ce que je ressens. Je ne te permets pas de me dire qui j’étais et ce que je suis devenue.

Je me dirige vers la porte, mais il me retient.

  • J’ai été comme toi. La captivité et le décès de mes parents m’ont transformée. C’est pour ça que je voulais te connaître parce que nous avons les mêmes blessures.

Sa voix est pleine de tristesse. Je tremble, car je sais la souffrance qu’il a vécue. La solitude qu’il a ressentie. Même si je ne suis pas indifférente à sa présence. Je souffre trop actuellement pour partager ses sentiments. Je reprends mon calme. Il retire sa main de mon poignet.
— Je te remercie pour ce délicieux repas et pour m’avoir fait confiance. Je dois me reposer, la journée a été riche en émotion.
Je m’avance doucement vers la porte. Je n’ai pas envie d’être loin de lui, mais je ne veux pas être proche non plus. J’ouvre la porte et je le regarde avant de partir. Je vois qu’il ne veut pas que je parte.

  • Bonne nuit, Galahad.
  • Bonne nuit, Elena.

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