2. Galères d'étudiantes
La galère continue. Tu as choisi de faire des études de droit. Tu croyais en avoir fini avec les humiliations. Raté. Malgré ta bourse, tu dois travailler pour payer tes 2000€ de livres et de codes. Impossible de ne pas avoir des neufs : la loi change tout le temps.
Contrairement à eux, tu écris des lettres de motivations, passe des entretiens et surtout, tu bosses vraiment pendant tes deux mois : centre de vacances, centre de loisirs, garderies, ménages... Tout cela en plus des baby-sittings. Tu les entends se plaindre d'avoir dû "travailler" trois semaines en tant que secrétaire de papa. Elle a une voiture. Tu te déplaces à pied. Mais, jamais OH grand JAMAIS, elle ne t'aurai avancé sur le chemin du retour alors que la grande maison de papa et son cabinet sont à deux rues de la tienne.
Lorsque tu avances dans tes études, ce ne sont plus seulement les grandes vacances, mais aussi les petites que dois travailler : changer tes lunettes s'impose. Tu vis les inégalités de pleins fouet. Tu te sens entre deux eaux. Tu cotoies à la fac ceux qui ont tout et tu travailles auprès de ceux qui ont encore moins que toi et ta famille. Alors, tu donnes un peu plus de tes méthodes de travail, suggères qu'un tel devrait être diagnostiqué pour de la dyslexie (lorsque tu le fais, tu as raison 9 fois sur 10), transmets de ton capital culturel lorsque les enfants posent des questions. Tu sais que ces mômes partent avec des handicaps économiques, culturels, sociaux sans en avoir conscience. Ils vivent déjà l'injustice. Tu ne sais pas si tu en sortiras, mais tu espères. Et tu espères aussi pour ces mômes.
Tu as réussis à la fac. Te voilà avec un Master II. Ton jury de Master te dis que tu as le potentiel pour faire un doctorat. Tu y vas. Pas de financement. Tu y vas quand même. Tu trouves un temps partiel, puis deux, puis trois. Une année tu en as quatre...
L'ironie veut que tu sois agent d'entretien l'année où Florence Aubenas sort Les Quais de Ouistream. Tu ne lis pas. Tu n'es pas prête. L'ironie veut aussi que plusieurs de ses articles appartient dans ton corpus de thèse. A une année près, tu l'aurais croisée. ça aurait été un bonus pour ta thèse... Maintenant, tu te sens illégitimes à la contacter. Cette année est pourtant forte pour toi : travailler le matin et le soir t'as permis de vivre avec 1000€ par mois (pas de découvert cette année) et être chaque semaine 35h à la fac pour travailler sur ta thèse. Si seulement, tu n'étais pas épuisée... Mais, tu continues, pas d'autre choix. Tu changes de travail, cependant. Tu passes des ménages à la garde d'enfants. Il te faudra 10 ans avant de rendre ton manuscrit et soutenir ta thèse... Avec des pensements.

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