L’impasse
Il s'appelle Vincent DALLIER. Un solide gaillard de 39 ans, avec encore l'envie de courir deux ou trois fois par semaine pour garder une silhouette dynamique. Pourtant, chaque matin, il court surtout après un regard, celui d’Annick, sa femme qu'il ne croise plus qu'entre deux espressos et trois silences.
Comment imaginer qu’une véritable passion puisse un jour devenir une comédie ? Tant de personnes s’unissent pour de mauvaises raisons, peut-être étaient-ils à leur tour, rattrapés, par cette triste réalité, ou s’étaient-ils simplement éloignés l’un de l’autre sans même avoir eu conscience d’une dérive sournoise. Mais l’un comme l’autre avait compris, ils n’étaient plus un couple.
Ses tempes grisonnantes, ses yeux bleus aciers et sa carrure donnent l'impression que tout peut être facile pour lui, à commencer par sa vie sentimentale. Journaliste, il sait manier les mots avec autant de dextérité qu’un chirurgien utilise un scalpel : avec précision, une pointe d'ironie, et toujours dans le but de découvrir la vérité une réalité que l’on ne peut nier, ou peut-être un scandale, derrière une plaie. Mais depuis quelques mois, il n'arrive plus à déverrouiller le cœur de celle qui partage son lit. Ou plutôt : celle qui partage sa vie. Le lit, elle l'occupe de son côté, bien à elle, bien clos, comme un territoire perdu, qu'il n'ose plus reconquérir.
Ils ne se disputent même plus — ce qui est toujours plus redoutable qu’une bonne vieille engueulade. Ils font mine. Mine d'être encore deux. Mine d'aller bien. Mine de s’attendre. Mine de s’entendre.
La solitude, c'est quand on est deux, et que l'autre ne le sait pas.
Comment deux personnes, jadis frappées par le même coup de foudre, peuvent-elles en arriver à de telles extrémités, à s’ignorer à ce point ? Comment est-il possible après tant d’amour de ne jamais trouver le lit assez large ?
Sans doute y a-t-il une explication à chercher de part et d’autre, sans doute ce sont-ils trop aimés pour se rejeter la faute. Il se souvient de ses yeux magnifiques qui accompagnaient le sourire d’ange qu’elle lui adressa quand ils se sont croisés pour la première fois. Une ressemblance certaine avec une jeune chanteuse australienne très en vue à l’époque. Il se souvient de son corps, de sa peau, et de ses caresses ; mais que le temps est destructeur.
Vincent a faim, pas seulement de peau, faim d'un regard qui lui dit : « Tu existes encore », faim d'un frisson, d'un sourire, d'un « tiens, et si on s'aimait un peu ? ». Il est convaincu, parce qu’il est lucide et qu’il veut prendre ses responsabilités, qu’elle doit être, elle aussi, rongée par des attentes vaines, et désespérées.
Sans doute se sont-ils trop aimés pour se rejeter la faute…
Il aurait pu, comme tant d'autres, ouvrir Tinder, comme on ouvre un placard pour y cacher un manque.
Il aurait pu séduire une collègue, tomber amoureux d'un texto, tromper doucement, s’excuser plus tard.
Mais Vincent n'était pas prêt pour tout ça, il comprendra d’ailleurs quelques années plus tard qu’il y a tant de choses que l’on peut confondre avec l’amour.
Il veut juste… vivre. Un peu, une fois, avec une inconnue peut-être. Juste pour voir si son cœur peut battre encore comme à vingt ans, et pas comme aujourd’hui, pas dans la monotonie impassible d’un cœur de gendre idéal.
Alors, un jeudi de tempête conjugale, il tape « escort + Paris + discrétion » sur son téléphone.
Et c'est là que l'histoire a commencé. Ou qu'elle a dérapé. Ou qu'elle a retrouvé un sens, se dira-t-il, plus tard.
Ce téléphone, il ne le repose plus ; il pense, amusé, à une vieille chanson : « il suffit d'un courant d'air, deux seins sous un pull-over, et tout peut arriver ». Les visages féminins défilent, il est gagné par un élan de respect infini pour celles qui rassurent les hommes contre un peu d'argent.
… Les malheureux au cœur blessé, tous les amoureux délaissés, ceux qui débutent, les paumés de la société, compagnon d’la timidité, vont trouver l’amour chez les putes…
Qu'il peut être confortable pour sa conscience de pouvoir rencontrer sans tromper, selon bien entendu le sens que l'on donne à ce mot.

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