Postlude : Quelque part en Ortuin.

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Guidée par le cavalier, la charrette s’engagea sur le pont – en l’occurrence il était préférable de parler de gué vu son aspect – qui traversait la rivière. De l’autre côté, le cavalier s’arrêta. Vlad tira sur les rênes pour immobiliser son véhicule. Le fonctionnaire descendit de son cheval. D’après son uniforme, il appartenait à l’administration du royaume d’Yrian. Vlad l’avait croisé au bureau des concessions du village et lui avait montré le titre de propriété qu’il avait pris dans la chambre du duc de Miles juste avant de fuir.

— C’est ici, expliqua l’agent. Si j’en juge par ce document, votre parcelle forme un carré délimité sur deux bords par la route et la rivière.

L’homme désignait ce dont il parlait à l’aide de grands gestes du bras.

— C’est immense ! s’écria Vlad, jamais je ne pourrais cultiver tout cela.

Rene les rejoignit. Leur nouveau-né était confortablement endormi dans une écharpe qui lui entourait la poitrine. Elle posa sa tête sur les épaules de son mari.

— Nous n’aurons qu’à vendre ce que nous avons en trop.

— C’est une bonne idée, reconnut Vlad.

— Il y a même un lac, s’écria Claire.

Elle allait s’élancer vers lui quand le fonctionnaire la retint.

— Halte là, jeune fille ! Cette région est soumise aux pluies de feu. Ce lac est empoisonné. Vous pourrez arroser avec son eau, mais vous ne pourrez pas la boire tant que vous ne disposerez pas d’un purificateur. D’ici là, je vous conseille d’aller vous fournir à la citerne du village. Elle est remplie tous les jours avec de l’eau saine.

— Merci de nous prévenir. Je vais me procurer des tests…

— Inutile. Partez du principe qu’ici toute l’eau est empoisonnée.

— Qu’est-ce qui peut bien pousser avec de telles pluies ?

— J’ai bien peur que seul le blé naytain soit capable de survivre. Si vous voulez des légumes ou des fruits, vous devrez construire des serres. Et pour des animaux, vous devrez disposer d’un purificateur.

Rene ne perdait pas une miette du paysage environnant.

— Regarde, dit-elle, on place la maison au sommet de cette colline, on met les serres de l’autre côté et les champs de blé derrière jusqu’à la rivière. Ici, on mettra la grange et juste à côté un poulailler pour élever des juraves. Au milieu, il nous restera une grande zone entre le lac et la maison où nous pourrons vivre. Nous pourrons même installer un petit marché pour vendre nos produits.

Tout en donnant ses explications, elle montrait les endroits sélectionnées de sa main libre.

— J’aime bien tes rêves, répondit Vlad. Sauf pour le marché. Les villageois ne nous achèteront jamais rien. Ils ne seront pas assez nombreux et presque tout le monde produit sa nourriture ici. Je pense plutôt faire expédier nos récoltes vers une grande ville. Ils payent moins cher, mais ils négocient de grosses quantités.

— Tu as peut-être raison. C’est toi le spécialiste. Tu as hérité la ferme de ton père.

— Spécialiste est un bien grand mot, je ne l’ai gardée que trois mois. Et avant j’étais palefrenier.

Palmara s’incrusta en eux.

— Je ne suis pas d’accord, protesta-t-elle. Je ne vais pas m’enterrer dans ce trou perdu.

— Nous n’avons pas le choix, répliqua Vlad. Notre D… Notre père a tout investi dans cette terre. Nous n’avons rien d’autre.

— Il y a bien une grande ville dans le coin !

— Ortuin se situe à moins d’une centaine de longes, confirma le fonctionnaire. Mais elle est récente. Vous n’y trouverez pas encore grand-chose.

— Dans ce cas, restez ici si vous voulez. Je retourne à Sernos.

— Tu n’iras nulle part seule, la contredit Vlad. Tu n’as que onze ans. Tu feras ce que tu veux quand tu seras adulte. D’ici là, tu m’obéis.

— Despote ! s’écria-t-elle. Tortionnaire !

Elle s’enferma dans sa bouderie et ne prononça plus un mot. Vlad leva les yeux au ciel. Sur le moment, il ressentit un certain désir qu’elle se mariât rapidement. Mais en réalité, il n’avait pas envie qu’elle partît. Après la mort de ses parents et de son oncle, elle restait sa dernière parente proche encore vivante.

En guise de conciliation, il lui passa un bras autour de la taille. Elle accepta l’étreinte en posant la tête sur l’épaule de son frère. Ce contact fit apparaitre un sourire sur ses lèvres. Rassenéré, il reprit.

— Ton père élevait des lapins. On pourrait peut-être faire pareil, proposa-t-il à Rene.

— Ce métier est rare en Yrian, releva le fonctionnaire. Où vivait votre père ?

— En Osgard, c’est de là-bas que je viens, le renseigna Rene. Je l’ai quitté à l’adolescence.

— Je connais bien ce pays. Je l’ai traversé quand j’étais patrouilleur sur la grande route de l’est. Je comprends que vous en soyez partie. Mais Rene ne me parait un nom très osgardien.

— C’est un diminutif que tout le monde a pris l’habitude d’utiliser, expliqua Vlad.

— En fait, les Osgardiens ne nous donnent pas de nom. Le mot qui nous désigne signifie juste « femme » dans la langue du pays.

Le fonctionnaire sourit à Rene.

— Je comprends que vous préfériez le surnom que vos amis vous ont donné.

— Non, c’est vraiment un diminutif. Celui du nom que je me suis choisi en fuyant de chez moi. Celui-là j’y tiens, contrairement à celui qui me venait de mon père.

Vlad comprit le message.

— Je ne t’appellerais plus Rene, lui promit-il. À partir de maintenant, j’utiliserais ton nom complet.

Rene lui offrit un sourire, le premier qu’elle faisait depuis qu’elle avait assisté à l’assassinat de son amie Hesperia. De joie, Vlad lui déposa un baiser dans le cou, ce qui sembla ravir le fonctionnaire.

— C’est un plaisir de voir de jeunes gens comme vous, pleins de projets. C’est ce qui manque à ce pays. Autrefois, les travailleurs n’avaient pas peur de se retrousser les manches. Aujourd’hui, tout part à vau-l’eau. Je vous souhaite bonne chance, monsieur…

— C’est marqué sur le titre de propriété, signala Vlad.

— Bien sûr.

Il lança un regard surpris à Vlad avant de lire le nom noté sur le document et de le rendre à Vlad.

— Je vous souhaite bonne chance, monsieur Jensen.

Vlad trouva sympathique cette nouvelle identité que lui avait choisie le duc.


C’est ce moment que décida le nouveau-né pour se manifester par un vagissement puissant. Rene ouvrit un pan de sa veste pour dégager le visage.

— Voilà un petit bonhomme qui ne manque pas d’énergie, constata le fonctionnaire.

— Elle. C’est une fille, le corrigea Rene.

Elle caressa tendrement la joue de son enfant.

— Patience. Nous sommes arrivés. Tu vas bientôt manger, lui murmura-t-elle d’une voix douce.

— Et cette fille a bien un nom je suppose, s’enquit le fonctionnaire.

— Bien sûr, répondit Rene. Elle s’appelle Deirane.

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