LXXII. Le Mariage - (1/2)

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Le grand jour était enfin arrivé. Le mariage tant attendu allait avoir lieu. Et Deirane découvrait à cette occasion que son organisation, quand on était la reine qui allait le célébrer, constituait un véritable casse-tête.


Le lieu tout d’abord. Le temple de Matak, un édifice dévolu aux cérémonies religieuses, semblait à première vue tout indiqué. Mais les futurs mariés s’y étaient opposés avec véhémence. Trop d’horreurs y avaient été commises au nom du dieu. Le temple était fermé depuis la nomination de Deirane au rang de reine. Il ne rouvrirait que quand les prêtres se seraient réformés. Finalement, Deirane proposa la galerie de marbre.


Ensuite, qui allait le célébrer. Le clergé lui-même posait problème. Après soixante-cinq ans à honorer un dieu cruel, il avait pris des habitudes qui déplaisaient à Deirane. Elle aurait voulu que le pays adoptât une nouvelle divinité. Le grand prêtre de Matak lui avait alors expliqué qu’en changer au profit d’un autre d’origine étrangère aurait démoralisé la population, ils auraient eu l’impression de perdre leur identité. Deirane avait reconnu le bien-fondé de ses objections. Mais elle avait ajouté que rien n’empêchait de réformer son culte, pour le faire ressembler à sa statue dans la chapelle, un dieu que l’artiste avait représenté comme bienveillant. Le temple ne rouvrirait que quand les cérémonies et les prières auraient été expurgées de tous leurs aspects sordides. Cependant, la population n’était pas abandonnée pour autant. Les différentes chapelles du dieu étaient toujours ouvertes et les gens pouvaient consulter leurs prêtres quand ils en éprouvaient le besoin. Cette question serait bientôt réglée, le cardinal que Serig avait laissé derrière lui avant de rentrer en Nayt allait aider les Orvbelians à évoluer. Et le clergé était plus attaché à son pouvoir qu’à ses cérémonies. Ils feraient le nécessaire. Cela ne résolvait cependant pas le problème de Deirane. Jusqu’au moment ou Mericia… Ana, fit remarquer que le prêtre de plus haut rang en Orvbel n’était autre que le roi ou la reine. Deirane donc. La jeune femme trouva des dizaines d’objections à cette idée. Elle n’était pas de la bonne confession ? Qu’importe ! L’union serait placée sous la double bénédiction de Matak et de la Mère. Elle ignorait comment faire. Elle avait un mois complet pour apprendre. Ce qui avait été décisif, c’était la joie qu’avaient manifestée les mariés quand ils découvrirent, Deirane ne savait comment – il y avait certainement du Dursun là-dessous – que ce serait elle qui célébrerait la cérémonie.


En comparaison, trouver les témoins s’était révélé facile. En fait, ce fut de choisir parmi ceux qui s’étaient proposé qui fut difficile. Tout le monde avait posé sa candidature : plus de la moitié des concubines, les gardes rouges, les eunuques, quelques militaires et même quelques citoyens. La plupart furent déçus. Le marié avait assez d’amis pour disposer de tous les témoins nécessaires. Quant à la mariée, une fois que Mericia se fut désignée parce qu’en tant que ministre elle faisait ce qu’elle voulait, un tirage au sort compléta les derniers qui manquaient.


Pour la cérémonie elle-même, ils décidèrent de conserver celle qui avait cours normalement en Orvbel. Elle était l’une des rares à ne pas présenter d’aspects sordides. De plus, son symbolisme était très fort. Elle avait beaucoup plu à Deirane quand elle avait assisté à l’union de Dayan et de Cali. Quand le temple ouvrirait ses portes, se serait certainement pour célébrer des mariages avant tout autre sacrement.


Ce qui posa le plus de problèmes à Deirane fut toutefois la tenue qu’elle revêtirait. Il n’était pas question qu’elle endossât les atours des prêtres, trop lourds, trop tape-à-l’œil et trop connotés. Pas davantage, elle n’imiterait Brun en se mettant torse nu. Elle avait besoin d’une robe élégante digne d’une prêtresse et d’une reine. Ses toilettes de concubines, destinée à l’exhiber pour la gloire de son maître, ne convenaient pas. Le grand prêtre de Matak tenta de la conseiller. Il lui fit remarquer que les tenues de cérémonie étaient brodées d’or et chargées de bijoux. Mais Deirane était elle-même un bijou. Il lui suggéra d’exploiter cette particularité unique. Sans compter que les Orvbelians seraient fiers d’être dirigés par une aussi belle souveraine et qu’ils seraient plus enclins à lui pardonner ses erreurs. Cela ne lui plaisait pas. Montrer son tatouage l’obligerait à se dénuder, ce qu’elle préférait éviter. Étrangement, la solution vint de l’Helaria. À l’annonce du changement de règne, la plupart des nations avaient envoyé des cadeaux pour honorer la nouvelle reine. L’Helaria étant leur plus proche voisin, le leur était arrivé en premier. Et la robe qu’elle reçut était parfaite pour le rôle qu’elle aurait à jouer. Calquée sur les modèles que portait Vespef, mais adaptée à la petite taille de sa destinataire, elle était digne d’une reine. Dursun n’allait pas s’en remettre de la voir avec.


Enfin, le grand jour arriva.


Le matin, les portes du palais avaient été ouvertes. Autrefois, la galerie de marbres faisait partie de ces zones que seuls les bourgeois pouvaient visiter. En dehors du hall et du musée, le peuple ne pouvait accéder qu’aux balcons qui la surplombaient. Mais ce jour-là, personne ne les empêcha d’y entrer. Les citadins et les esclaves purent pénétrer dans ce lieu magnifique et l’admirer sous un autre point de vue. Et surprise, même la porte du harem était ouverte. Quelques-uns avaient auparavant pu voir son antichambre, la cour des dauphins, quand la porte s’ouvrait pour laisser passer les occupantes des lieux. Il était encore trop tôt pour offrir un libre accès au harem proprement dit. Des eunuques bloquèrent les couloirs de façon à ce que les visiteurs ne pussent se rendre que dans les jardins. Le peuple avait payé leur aménagement avec ses impôts, il avait le droit d’en profiter. Ce fut le détail qui montra aux Orvbelians que les temps avaient vraiment changé. Plus encore que les stoltzt qui avaient quitté leur bidonville pour s’installer près du port, dans ce quartier ravagé par les incendies et jamais reconstruit après l’attaque de l’Helaria qui avait libéré Saalyn, cinq ans plus tôt.

Malgré la neige, beaucoup se portèrent volontaires pour se promener dans les allées. Et croiser au détour d’un chemin une femme sélectionnée pour sa beauté les émerveillait. Daniel avait craint un moment que les visiteurs ne dégradassent les lieux. Mais les souvenirs de la lignée des Brun restaient trop présents pour qu’ils laissassent libre cours à leurs désirs.

Les artistes du harem virent là une occasion de présenter leurs œuvres. Jamais auparavant elles n’avaient pu rencontrer leur public. Sarin était la seule peintre. Mais elle n’était pas la seule à posséder des talents. Des sculptures sur bois ou en verre, des recueils de poèmes, des bijoux ou encore des broderies s’exhibaient sur des étals protégés d’auvents répartis un peu partout dans le jardin. Même Mericia avait exposé ses mobiles. Ils n’étaient pas à vendre contrairement aux autres. Deirane avait pu ressentir la tristesse de la belle concubine face à l’impossibilité d’en construire de nouveaux en raison de son handicap. Et ses recherches d’une élève dans le harem avaient jusqu’à présent échoué. Même sa propre faction, si elle restait polie par respect, avait décliné son offre. Aussi l’intérêt que porta une esclave récemment affranchie à ses mobiles lui remonta le moral. Et c’est une Mericia transportée par la joie qui réintégra sa suite pour se préparer pour la cérémonie.

Toutefois, ce qui surprit le plus les habitants, ce fut la présence des Sangärens. Comme les concubines, ils avaient profité de l’occasion pour présenter leur production. Mais contrairement à ces dernières, ils en vivaient. Et leurs talents étaient nettement plus variés. Deirane connaissait leur travail du cuir. Mais leur savoir-faire englobait tout ce qui pouvait se porter sur soi ou dans les fontes d’un cheval. Cela englobait les ceintures, bottes, chaussures et autres pièces d’habillement en cuir ou en tissu, l’équipement des chevaux, mais également des bijoux, et surtout, la charcuterie. Malgré l’arrivée de nourriture depuis l’Helaria puis de la Nayt, le peuple ne mangeait toujours pas à sa faim. Aussi, les petites saucisses grillées qu’ils offrirent aux badauds, même en nombre insuffisant, furent bien accueillies.

Comme le fit remarquer Dursun, avec cinq pour cent de taxes sur chaque transaction, cette journée allait constituer une bonne affaire. Il était même possible qu’en organisant de telles manifestations régulièrement, le palais devînt financièrement autonome, ce qui permettrait de réserver les impôts à la ville. La prochaine fois, les marchands locaux ne se laisseraient certainement pas doubler par les étrangers. Mais Deirane avait émis une condition pour leur participation. Ils ne devaient ni posséder d’esclaves ni en faire le commerce. Et pour le moment, aucun ne satisfaisait ces contraintes. Mais tout portait à croire que Venaya y arriverait la première. En tout cas, elle était la plus engagée dans cette voie : elle avait fait creuser des fenêtres dans les murs de son sérail pour transformer les cellules en chambres. Et s’il abritait toujours des esclaves, elle avait suspendu leur vente en attendant de savoir quoi en faire. Elle en avait même recruté quelques-uns qui travaillaient pour elle en tant que salariés.


Enfin, le moment arriva. Il avait été choisi au septième monsihon, au tout début de l’après-midi, moment le plus chaud de la journée. Peu avant la cérémonie, les portes de la galerie de marbre donnant sur l’extérieur avaient été refermées et des braseros disposés aux quatre coins avaient commencé à chauffer l’atmosphère. En guise d’autel, une table drapée de soie blanche accueillait tout le nécessaire à la célébration : encre, plume, une paire de ciseaux, une bougie. Il ne manquait que les alliances, actuellement entre les mains des témoins, et naturellement l’acte de mariage que l’officiant amènerait avec lui. Ce dernier point avait beaucoup angoissé Deirane. Elle avait vérifié une dizaine de fois qu’il était bien dans le coffre de son bureau, qu’elle avait pensé à le prendre, qu’elle n’avait pas pris le mauvais. Mais elle n’avait fait aucune erreur.

La salle commença à se remplir lentement. Les témoins et les invités arrivèrent les premiers. Ils s’installèrent aux places qui leur correspondaient : les premiers devant l’autel et les seconds dans l’allée centrale. Dursun avait réussi à trouver une place au premier rang. Son statut de handicapé lui valait certains avantages. Et puis, elle était accompagnée d’Elya, une enfant. La fillette s’ennuyait beaucoup depuis que les jumelles étaient reparties avec leur oncle. Elle surveillait l’assistance pour voir si elle découvrirait de nouvelles copines. Et s’il y avait bien quelques enfants dans l’assistance, elle ne savait comment attirer leur attention sans perturber la cérémonie.

Enfin, Deirane entra. Elle avait mis longtemps à se décider avant de sortir du couloir où elle attendait son tour, il faut dire que c’était la première fois qu’elle se montrait en public avec une robe qui la dévoilait autant. Ce soir, les détails de son tatouage feraient certainement l’objet de discussion en ville. Elle prit une grande respiration et se lança. Ils étaient nombreux, plus qu’elle ne le croyait. La plupart étaient cependant les eunuques et des concubines ainsi que quelques gardes rouges venus soutenir leur nouveau commandant. Elle vit très peu de citadins. Ah si, au-dessus, dans les balcons. Visiblement, les vieilles habitudes ne se laissaient pas facilement évacuer. Très peu avaient osé participer depuis le sol de la galerie. Cela changerait avec le temps. Au premier rang, elle vit Dursun qui ouvrait des yeux ronds comme des billes en la découvrant, Nëjya à ses côtés n’était pas en reste et enfin Mericia. Chose rare, la belle concubine avait revêtu une robe. Elle sourit en pensant que cette fois-ci, leur manière de se vêtir s’était inversée, même si elle n’était pas allée aussi loin que sa consœur. Et elle se rendit compte que le premier moment de gêne passée, elle s’habituait assez facilement à l’idée. Dursun s’avança à sa rencontre.

— D’où sors-tu une telle robe ! s’écria-t-elle.

— Cadeau de la pentarque Vespef.

— Elle s’habille vraiment comme ça ? Je dois vraiment aller explorer ce pays.

— Tu es ministre ; organise une visite diplomatique et va la voir. Maintenant, retourne à ta place, les mariés vont arriver.

Dursun réintégra sa position entre Elya et Nëjya, sans pouvoir s’empêcher de jeter de fréquents coups d’œil vers son amie.

— Tu vas arrêter de la reluquer comme ça ! siffla Nëjya.

Dursun se tourna vers elle, étonnée de son ton. Elle comprit que pour la première fois, elle était jalouse de la beauté de Deirane. Pourtant Nëjya était belle aussi, sinon elle n’aurait jamais été emprisonnée dans ce harem.

Il faut dire que la robe de Deirane était incroyable. La jupe longue bleu très pâle qui descendait jusqu’aux pieds était très décente. En revanche, le corsage qui lui couvrait le buste, malgré ses manches longues, ne l’était plus du tout. Confectionné dans une mousseline transparente, il exhibait sa silhouette depuis la taille. Aucun bandeau ne masquait ses seins qui étaient aussi visibles que le reste de sa personne. Elle s’était demandé si elle devait, comme le faisaient certaines concubines, se peindre les tétons en dorée, mais Loumäi y avait mis son veto. Elle avait pris l’habitude de suivre les conseils de sa domestique. Elle la chercha dans l’assistance, curieuse de découvrir la tenue qu’elle avait adoptée pour le mariage. Elle l’aperçut délicatement blottie entre les bras de Daniel qui, arrivant trop tard pour trouver une place au premier rang, s’était appuyé contre une colonne qui lui offrait une vue imprenable. La jeune femme s’était délurée depuis qu’elle la connaissait. Elle avait emprunté une écharpe en soie blanche, passée autour du cou, pour lui masquer la poitrine, ce qui lui laissait le dos et la taille nue. Elle avait complété sa tenue d’une jupe noire, sélectionnée dans la garde-robe de Dursun, qui lui moulait les hanches et s’arrêtait à mi-cuisse. Elle exhibait ses jambes, la partie de son anatomie dont elle était la plus satisfaite.

Deirane posa l’acte de mariage sur la table et leva la main pour donner le signal. Cela déclencha un roulement de tambour qui prit fin quand les portes de la salle de réception et de celle du théâtre s’ouvrirent. Ces deux pièces avaient été choisies, car elles se faisaient face et se situaient précisément à la hauteur de l’autel improvisé. Les mariés s’avancèrent. Anders portait son uniforme d’apparat, qui ne différait de l’ordinaire que par les matériaux. La nacre et le cuivre remplaçaient le bois mat. Les boutons étaient astiqués au point de renvoyer des éclairs quand la lumière tombait dessus. Mais ce fut la mariée qui attira l’attention de Deirane et déclencha des murmures dans l’assistance. Deirane ne l’avait vu que telle qu’Anders l’avait tirée de la maison close sordide où Brun l’avait reléguée. Elle n’avait alors été que sommairement apprêtée. Depuis, après être passée entre les mains des soigneuses et des tailleuses du harem, elle était devenue une tout autre personne. Elle marchait avec assurance vers l’homme avec lequel elle allait partager le reste de sa vie. Mais son regard qui parcourait l’assistance montrait qu’elle restait inquiète au fond d’elle-même. Anders mettrait des années pour lui faire oublier tous les mauvais traitements qu’elle avait subis au cours des trois dernières années. Et Deirane pensait que son aide ainsi que celle des autres occupantes de ce palais ne serait pas de trop. Déjà, ils avaient réussi à remettre la main sur sa jeune sœur et à la racheter à son propriétaire. Et la voir au premier rang sembla la rassurer. Malheureusement, sa seconde sœur et son petit frère manquaient encore à l’appel. Les dossiers de Brun indiquaient à qui il avait été confié, mais la personne n’habitait plus l’Orvbel. Quant à sa mère, éprouvée par l’exécution de son mari, était morte quelques mois seulement après sa condamnation.

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