LXXII. Le Mariage - (2/2)
Enfin, les deux mariées arrivèrent devant l’hôtel.
— Vous êtes prêts, leur demanda Deirane.
— Oui, répondit la jeune femme.
— Plus que jamais, ajouta Anders en écho.
— Vous avez coupé la moustache ?
— Elle était ridicule, expliqua Anders. Nous paraissons plus sérieux comme ça.
Il avait raison. Le bouc soigneusement taillé qu’il arborait maintenant lui donnait une classe que ses longues moustaches tombantes n’avaient jamais approchée. Un rapide coup d’œil alentour lui montra que ses collègues l’avaient suivi dans sa nouvelle apparence. Un souvenir de Brun de plus venait de disparaître.
— Allons-y.
Deirane leva la main pour commencer son discours.
— En ce jour, nous célébrons l’union de deux personnes courageuses qui, tels les héros de nos légendes, ont affronté les pires épreuves pour se retrouver. Umbria a subi la vengeance terrible d’un despote pour les fautes imaginaires commises par son père. Anders, notre nouveau commandant des gardes rouges n’a pas hésité à faire chuter un roi de son piédestal pour récupérer l’élue de son cœur. Et aujourd’hui, les efforts, les sacrifices, qu’ils ont accomplis sont enfin récompensés. Et c’est avec plaisir et avec fierté que je me retrouve devant vous pour unir ces deux jeunes gens, honneur de notre cité et de notre monde. Et bien que je n’aie aucun doute sur la réponse, je me dois de vous poser la question rituelle. Umbria, désirez-vous prendre Anders pour époux ?
— Oui, répondit la jeune femme sans aucune hésitation.
— Vous avez répondu positivement. Anders, désirez-vous vous unir avec Umbria ?
— Sans aucune hésitation, oui, répondit-il.
— Prenez-vous la main.
Les deux mariés n’avaient pas attendu l’ordre de Deirane pour le faire. Ils enlacèrent leurs doigts et remontèrent leur manche, dévoilant le bracelet en argent qui ceignait leur poignet. Deirane prit la paire de ciseaux et contourna l’autel. Elle coupa une mèche de cheveux à chacun. Elle les tritura en un cordon épais qu’elle utilisa pour lier les deux bracelets.
— Au nom du peuple de l’Orvbel, dont je suis la représentante, je vous déclare unis pour l’éternité.
Quelques murmures se firent dans l’assemblée, la population avait remarqué le changement dans la formule rituelle. Mais les prêtres ne réagirent pas. Aussi le silence revint. Il faut dire que Deirane avait vérifié avant de procéder à la modification. Elle ne voulait pas qu’un juriste tatillon invalidât l’union. L’Orvbel reconnaissait un mariage civil, qui ne se plaçait pas sous le patronnage de Matak. Bien qu’il ne fut plus utilisé depuis deux règnes, il était toujours légal.
Deirane saisit les mains jointes des deux mariés et les pressa entre les siennes.
— Que votre amour traverse le temps et demeure éternellement dans la mémoire des hommes, leur souhaita-t-elle. Vous pouvez sceller le mariage.
Les deux amoureux se regardèrent longuement, un sourire béat sur les lèvres. Finalement, Anders prit l’initiative. Il passa sa main libre derrière la tête d’Umbria et l’approcha de la sienne. Ils s’embrassèrent. En silence, la salle scrutait les deux amoureux. Une superstition voulait que le déroulement de ce baiser fût un présage du futur mariage. Tout le monde essayait de déterminer s’il serait court, mais intense, ou plus empreint de tendresse, mais plus long. Quand elle passa son bras autour du cou d’Anders, le public applaudit en lançant des vivas.
Enfin, ils se séparèrent. Il fallait bien finir l’office. Deirane s’empara du petit couteau cérémoniel. Les témoins s’avancèrent, les alliances en main. Les deux mariés présentèrent leurs poignets unis à leur reine. D’un coup habile, elle trancha le lien qu’elle coupa en deux. Le témoin du marié s’avança, donna l’alliance à Deirane qui l’ouvrit et y glissa un petit bout des deux chevelures entremêlées. Puis elle la passa à Anders. Elle fit de même pour Umbria.
Les deux mariés étaient maintenant face à face. Anders passa le collier au cou d’Umbria.
— Umbria, par ce geste, je fais de moi ton mari. Je jure de t’aimer, te protéger et de te chérir jusqu’à la fin de ma vie.
Puis Umbria fit le même geste.
— Anders, par ce geste, je fais de moi ta femme. Je jure de t’aimer, te soutenir et de te chérir jusqu’à la fin de ma vie.
Umbria et Anders se tournèrent alors vers l’assemblée qui acclama leur union. Ils s’avancèrent main dans la main à la rencontre de leurs amis qui les encerclèrent pour les féliciter de leur bonheur. Ils se retrouvèrent embarqués dans un tourbillon de bras, de main, de bouche. Quelques femmes essayèrent d’embrasser Anders, mais Umbria n’y prêta pas attention. Cela faisait partie du jeu. Celles qui y arrivaient étaient censées trouver l’amour dans l’année. Elle remarqua cependant que quelques concubines avaient participé au jeu. Cela signifiait-il que le harem allait se vider ? Peut-être. Il en resterait toujours quelques-unes incapables de s’adapter à une nouvelle vie. Mais la plupart s’étaient battues pour leur liberté et elles comptaient bien en profiter maintenant.
Nëjya sortit du groupe de gens qui chahutaient les mariés. Elle s’écarta des rires et des cris de joie pour mieux entendre le bruit qui avait attiré son attention. D’instinct, elle porta la main à sa taille où aurait dû se trouver son poignard. Sa robe en était dépourvue. Tout au fond de la salle, elle entendit mieux. C’était un crépitement qui provenait du toit. Quelque chose tombait sur le palais. Ce n’était pas la neige qui descendait en flocons légers et silencieux. Cette maudite grêle était de retour. Elle ne savait pas s’il s’agissait d’une bonne nouvelle ou pas. La première chute avait détruit les verrières du hall. À l’époque, il était vide. Maintenant, il servait de serres et abritait de multiples plants de légumes qui fournissaient une part de la nourriture de la ville. Si le même accident survenait, leur situation passerait de difficile à catastrophique.
Elle devait en avoir le cœur net. Elle entrouvrit la porte qui menait à la cour des dauphins, juste assez pour se glisser dans l’embrasure sans trop laisser entrer le froid. Elle rentra précipitamment.
— Hé, écoutez tous ! Il pleut ! s’écria-t-elle.
— C’est normal en cette saison, répliqua Dursun.
— Ces temps-ci, il neige. Mais là, il pleut ! De la vraie pluie ! Liquide ! Comme avant la maladie !
Elle ouvrit les portes en grand, laissant apparaître l’averse qui s’abattait sur la ville.
— Et qui dit pluie, dit chaleur, termina-t-elle.
Ce coup-ci, le message était passé. Les mariés en tête s’avancèrent dans la cour tout en restant à l’abri de la galerie qui en faisait le tour. Ils regardaient toute cette eau qui faisait tout doucement disparaître la neige accumulée depuis des mois.
— Vous croyez qu’elle est saine ou que des particules de feu la contaminent ? demanda Deirane.
— Nous allons très vite le savoir, répondit quelqu’un derrière elle.
Le météorologue de la ville s’avança. Deirane avait failli ne pas le reconnaître tant il avait changé. Il n’était déjà pas bien épais. Maintenant, il était d’une maigreur effrayante. Et il avait un air triste, comme s’il venait de subir une perte douloureuse. Avec la maladie qui avait ravagé la cité, peut-être était-ce le cas. Il portait une sacoche dont il tira le matériel d’analyse de l’eau. Il enfila un gant de caoutchouc et tendit une fiole sous l’averse pour la remplir. Vu l’importance de la chute, ce fut rapide. Puis il prit un petit flacon dont il versa quelques gouttes dans la fiole. Le liquide se troubla d’un léger blanc.
— Elle est saine, annonça-t-il.
Une nuée de hourras accueillit la nouvelle. Nëjya s’avança sous l’averse et écarta les bras, accueillant l’eau bienfaisante et purificatrice. Dursun la rejoignit.
— Ne reste pas sous la pluie, elle rend ta robe transparente, s’écria celle-ci.
— Depuis quand ça te gêne ? riposta Nëjya.
— Depuis que ton père est là.
La Samborren enlaça Dursun. Elle lui posa un doigt sur les lèvres pour la faire taire. Puis se pencha sur elle et l’embrassa.
Le suivant à s’exposer fut Atlan. Il s’avança au centre de la cour, jusqu’à la fontaine à l’origine de son nom.
— Reviens ! s’écria Deirane. Tu vas attraper froid.
— Mais non, elle est chaude. Viens voir.
Confiante, elle s’avança. Il avait menti, elle était glaciale. Elle essaya de rejoindre l’abri qu’elle venait de quitter. Il la retint par la main, l’attira jusqu’à lui et l’enlaça. Et soudain, elle ne se préoccupa plus du froid ni de se donner en spectacle devant tous ces gens. Seuls comptaient les bras d’Atlan autour de son corps, ses mains dans sa chute de rein, sa poitrine qui pressait doucement ses seins et ses lèvres posées sur les siennes.
Elle rendit son baiser à Atlan. Et plus rien d’autre n’avait d’importance. Juste un moment, elle savoura les acclamations du peuple de l’Orvbel, heureux de voir leur reine éprouver tant de joie, et quel beau prince elle leur donnait.
Les orvbelians qui l’osèrent rejoignirent leur souveraine sous la pluie. Mais elle n’en avait cure. Elle était entre les bras de l’homme qu’elle aimait. Et rien d’autre n’avait d’importance.

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