Chapitre 4 - Changement de cap

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Un rapide coup d'œil dans la cour du campus, et le doute est levé.

Les étudiants de première année se sont déjà envolés vers la plage pour profiter de leur soirée. Cet élève non identifié ne peut donc être que celui décrit par Super Régis. Mais plus j'avance, et plus la silhouette que j'aperçois patienter sur le banc me semble irréelle. Casquette et lunettes de marque, tenue de sport et montre XXL qui doit valoir trois fois mon salaire mensuel au camping. C'est moi ou... il y a erreur de casting ? Je m'approche timidement.

— Tu dois être le nouveau ? Salut, moi c'est Eugénie mais tout le monde m'appelle Jenny.
Régis m'a demandé de te montrer le campus.

Il range son portable, hoche la tête et se lève très lentement. On dirait qu'il tourne une pub pour une marque de luxe, mais au ralenti. Déjà 17h15... À cette vitesse-là, je ne serai jamais à temps pour les répétitions du spectacle de ce soir. Adieu José, adieu la jambe de bois et tout l'équipage !

— Je suis désolée, on va devoir faire vite... Je dois bientôt filer.

Il reste mutique. Pour gagner du temps, je débite le plus d'informations possible en frôlant l'apnée.

— Ici, comme tu le vois on est sur le campus. Il n'est pas grand mais il a l'avantage d'être dans la partie boisée du camping. Pour nous, les premières années, la journée se divise en deux.

Le matin, c'est la mise en pratique avec les clients. En clair, on encadre des ateliers et des cours de sport. L'après-midi, c'est la théorie : on se rejoint tous sur le campus pour les cours. Les deuxièmes années, eux, c'est l'inverse. Et le soir, pour les spectacles à thème devant les clients, il arrive que l'on soit appelé en renfort. Sinon...euh... le logement, c'est deux élèves par mobil-home. Tu verras, les emplacements réservés pour les étudiants sont tous dans la même allée, sur la partie nord du camping. Douches et sanitaires, juste à côté. On les partage avec les clients qui séjournent en tente. Ah oui, il faudra aller chercher ton t-shirt, toute l'équipe en porte un rouge comme le mien. Et il faudra aussi épingler aussi ton badge pour que les clients connaissent ton prénom. Des questions ?

Je reprends mon souffle et guette l'heure, sur le cadran de l'horloge qui lui fait office de montre. Vu sa taille impressionnante, je peux presque compter les secondes. Tout à coup, il lève la main, comme s'il voulait m'interrompre, et demande :

— Sorry, what's your name again?

Je le dévisage, les bras ballants. Mince... c'est vrai que Régis a précisé qu'il arrivait de Londres.

— Euh... ôte-moi d’un doute : tu as bien compris tout ce que je viens de te raconter ?

Il grimace.

— Do you think you could repeat everything you've just said... but in English please?

Oh non, quel cauchemar ! Mon sac pèse une tonne tout à coup. Épuisée, je m'affale sur le banc encore brûlant après une journée écrasante de chaleur. Je transpire tellement que mon t-shirt a dû changer de couleur. Je bafouille et reprends mon monologue en anglais cette fois, avec dix fautes par phrase et un accent tellement fort que je ne me comprends pas moi-même. Je reprends tout : le déroulé de la journée, le logement et même la tirade inintéressante sur les sanitaires !

Captivé, il semble me fixer derrière ses lunettes quand, soudain, il se penche en arrière et laisse échapper un énorme éclat de rire, décuplé par l'écho produit dans la cour complètement vide.
J'ai l'impression d'être encerclée par ma propre sidération.

— Désolé... vraiment... mais fallait bien que je trouve un moyen de pimenter ta présentation complètement soporifique du campus. Et en anglais, c'était magique !

Comprenant la supercherie, j'attrape mon sac et me lève d'un bond.

— Je vois... ça t'amuse de me faire perdre mon temps ?

— Ça va, le prends pas comme ça, dit-il en s'essuyant les yeux. Tu faisais moins la maligne ce matin, au bord de la piscine...

— Quoi... tu m'as vue ?

— J'étais à côté pour mon inscription mais ton installation de la sono à cloche-pied... on n'était pas loin de la master classe, dit-il en faisant mine de m'applaudir.

— OK, c'est bon... j'en ai assez entendu. Fanfaronne si tu veux, mais demain c'est rendez-vous huit heures à la réception. Le responsable des animateurs distribuera les rôles pour la journée, dis-je en tournant les talons.

— Génial, parce que j'aurais sûrement des questions sur les douches qui, parfois are not working, dit-il en imitant mon accent Français abominable.

Je fais mine de n'avoir rien entendu et me mets à trottiner d'un pas qui est tout aussi rapide que les palpitations dans ma poitrine.

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