Chapitre 6 - Clownesque
Quatre maquillages de tigre, deux de girafe et six de lion… le compte est bon !
Ce matin, j'épuise le peu d'énergie qu'il me reste au club enfants, où Super Régis m'a confié l'atelier maquillage. Douze petites créatures fantastiques gravitent autour de moi, enchantées par leur nouvelle apparence.
— Madame, c'est à ton tour ! Tu veux qu'on te maquille en quoi ? demande la petite girafe.
Mince… je ne l'ai pas vue venir celle-là ! J'ai à peine le temps de protester mollement que je me retrouve assise sur une mini chaise, les genoux au niveau des épaules, avec toute la savane autour de moi. Une petite tête blonde se penche au-dessus de moi et demande :
— Tu veux un maquillage de patate ?
— Hein ?
La panique monte d'un cran lorsque, pendant que la moitié du groupe conseille, l'autre brandit des crayons de maquillage avec une inspiration débordante. «Vas-y, mets-lui du rose ici et là du bleu » propose l'un, « Non, fais-lui un nez de clown plutôt » rétorque l'autre.
Dix minutes et un nombre incalculable de fous rires d'enfants plus tard, on me tend un petit miroir : j'ai un profil gauche de Schtroumpf, un nez de clown et l'autre profil complètement rose parce que, d'après la cadette du groupe, je « ressemble beaucoup à Peppa Pig ».
Pendant que je contemple ma nouvelle identité, j'aperçois, dans le reflet du miroir, ce nouvel élève venu de Londres que je me suis appliquée à ignorer depuis huit heures, ce matin. Il est de dos, à quelques mètres de moi, en pleine animation de l'atelier pâte à sel. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est dans son élément ! Les petits qu'il encadre sont assis autour de lui et observent, captivés, les drôles de créations qu'il leur apprend à réaliser avec précision.
— Adam, on pourrait ajouter des paillettes aussi ?
— Bien sûr ! Il faut juste que je les retrouve…
En se retournant, il croise mon regard dans le miroir. Zut ! Moi qui pensais être discrète…
Dans la panique, j'ai brusquement posé le miroir sur mes genoux, ce qui confirme pour de bon que j'étais en train de l'espionner.. si toutefois le doute subsistait.
J'essaie de faire bonne figure en parlant tout d'un coup très fort, à mon petit groupe : « Et maintenant, qui veut faire un peu de coloriage avant la fin de l'atelier ? » dis-je avec un entrain bien trop surjoué. Mes petits félins sont ravis et se lancent dans des compositions impressionnantes. Des bonhommes à trois nez, des soleils qui mangent des étoiles, des « zoccinelles » bleues… Chaque dessin raconte une petite histoire qu'ils sont heureux de me raconter. Et moi, je saute à pieds joints dans leurs univers magiques avec délectation.
L'arrivée des parents sonne la fin du club enfants. Je salue mes petits élèves du jour et les remercie encore pour l'œuvre magistrale que j'ai toujours sur le visage.
Une fois seule à ranger feuilles, crayons et pinceaux, quelqu'un vient me tapoter l'épaule.
Je sursaute.
— Alors, il est beau mon dos ? Adam, le nouvel élève, me fait face, le sourire aux lèvres, ravi de faire allusion à mon espionnage raté.
Il poursuit :
— C'est drôle : tu sursautes alors que c'est toi qui es effrayante, dit-il en désignant le maquillage sur mon visage.
Comme à chaque fois, ma répartie est portée disparue. Face à mon mutisme, il poursuit :
— Dis donc, pour un clown, t'es pas très drôle. Tu verras, je t'ai laissé un petit cadeau…
Allez, sans rancune ! dit-il, en s'éloignant, non sans s'être moqué de moi une dernière fois en imitant une démarche de clown maladroit.
Quelle plaie, cet Adam…
Sur le chemin qui me ramène vers le mobil-home, pour un débarbouillage express, je sens comme un poids dans mon tablier qui cogne contre ma cuisse. Intriguée, je plonge la main dans ma poche. Dans le creux de ma paume, je découvre, accrochée à un fil argenté, une petite tête de clown en pâte à sel, encore fraîche. Une touche de peinture rouge lui fait office de nez rouge.
Je repense à ce qu'Adam m'a dit quelques minutes plus tôt. Instantanément, le souvenir de son visage amusé, avec de la farine sur le menton se dessine devant moi, sur les allées du camping, et me fait sourire.
Est-il possible d'être aussi magnétique qu'agaçant ?

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