Prologue : (Hope)
Il aura suffi d'un an pour que tout s'écroule.
364 jours à se tromper sans le savoir, un seul pour réaliser.
Et pas de deuxième chance.
Ce soir-là, Paris était la cible d'une pluie torrentielle. Assez forte pour brouiller la vue et forcer les gens à rentrer chez eux en courant. J'étais l'un des seuls encore dehors à cette heure tardive. Capuche relevée, je marchais sans me soucier de tremper mes vêtements ou d'attraper froid. Mon esprit était focalisé sur quelque chose de bien plus important que mon propre confort.
Elles.
Elles habitaient un appartement dans le quartier des Marais. Une fois par mois, je m'autorisais à prendre le métro et traverser la rue devant leur immeuble. Je me postais dans un recoin sombre entre deux bâtiments, puis je regardais le balcon du troisième étage, à la fois heureux d'y voir de la lumière, et triste de ne plus faire partie du décor. De leurs vies.
Les premiers mois, j'avais réussi à me convaincre que je me déplaçais dans le seul but de vérifier si elles allaient bien, si elles continuaient leur vie sans moi. Mais j'avais bien vite réalisé que ces expéditions étaient égoïstes. Pour cause, je les attendais avec une impatience démesurée, tel un drogué tremblant à deux doigts de s'écrouler.
Ces sorties me maintenaient en vie.
J'atteignai finalement la rue, les vêtements gorgés d'eau, et me figeai. Devant l'immeuble, des camionettes, des gens, et des taches rouges et bleues qui clignottaient encore et encore, un ballet sinistre.
Non. Non non non.
Mon cerveau s'éteignit d'un coup, et mes jambes s'activèrent d'elles-même. Je courrai vers la foule, trébuchant presque en montant sur le trottoir adverse, les yeux rivés sur les bandes jaunes qui empêchaient des gens avides de drame de s'approcher.
La pluie semblait battre au même rythme effréné que mon cœur. Je bousculai les voyeurs, passai sous la rubalise pour être certain que non, je n'avais aucune raison de m'inquiéter pour elles.
Ce que je vis me brisa. Lys, en pleurs, se débattant contre les policiers. Elle en griffa un avec ses ongles et en profita pour s'élancer vers la masse informe recouverte d'un drap au pied du bâtiment. Elle serra celle-ci de ses petites mains, comme si... Comme si...
Lorsque les hommes en bleu finirent par l'attraper, elle emporta un peu le tissu, dévoilant une main pliée dans un angle improbable. Je reculai, larmes aux yeux, refusant d'admettre. Mais les mots "suicide" et "dépression amoureuse" achevèrent de tuer l'espoir en moi.
Un policier s'approcha de moi pour me demander si tout allait bien, si je la connaissais, celle que j'avais tant voulu protéger de moi. Celle que j'avais laissé derrière moi pour sa survie...
Mes genoux s'écrasèrent sur le sol dans un bruit d'éclaboussure.
- Perle... Ma voix n'était qu'un murmure rauque.
Un an que je n'avais plus parlé.
Mon mot tremblant traversa l'homme devant moi pour soulever lentement un coin du drap, laissant apparaître son visage dénué de vie.
La peine et la culpabilité me déchirèrent de l'intérieur, et je me tenais la tête à deux mains, serrant les dents pour ne rien dire, pour ne pas exploser, mais merde je n'en avais plus rien à faire, je lâchai tout.
Un cri puissant et désespéré qui couvrit même la pluie déchaînée.

Annotations