Chapitre 3 :

6 minutes de lecture

Je ne sais pas où je suis.

Des ruines surplombent la zone où je me suis réveillée. Des morceaux de verre, de béton, de fer jonchent le sol, rendant le terrain si accidentel qu'il serait impossible de s'y déplacer autrement qu'à pied. Mes yeux analysent chaque détail du décors sans rien reconnaître. Les dieux m'ont-ils réellement renvoyé à Paris ?

Suis-je seulement... Vivante ?

Au lieu de perdre mon temps avec ce genre de questions, je me lève, pour commencer à explorer l'endroit. Tout est étrangement silencieux, comme si la vie avait déserté les lieux. Au dessus de moi, les nuages s'amoncellent, menaçants. Une première goutte s'écrase sur ma veste en crépitant. Je me fige. Mon regard tombe sur le tissu, et j'observe avec stupéfaction le petit trou fumant. Un deuxième crépitement.

De l'acide.

Sans réfléchir, je commence à courir vers les ruines les plus proches.

J'ai à peine le temps de m'abriter que la pluie redouble d'intensité. Adossée à un mur presque effondré, je tâche de reprendre mon souffle et de remettre de l'ordre dans mes pensées. Tout se bouscule dans ma tête.

Un visage finit par s'imposer, accompagné de son noeud de souffrance et de douleur. Je tente de le repousser dans un coin de mon espace mental, mais il revient me frapper tel un boomerang. Toujours plus fort. Je me plie en deux, les larmes aux coin des yeux.

Je regarde autour de moi, à la recherche d'une bouteille, n'importe quoi pour faire taire le chaos, mais me rappelle de ma situation. Je suis vivante. Je suis vivante, je suis vivante, je suis vivante. Trois mots qui sonnent le glas de l'équilibre fragile que je m'étais bâtie au royaume des morts. Le sang bat mes tempes, un tambour sinistre. Mes yeux se posent sur la pluie torrentielle.

Mortelle.

Je sourie, soulagée d'avoir trouvée une solution pour m'en sortir, encore une fois. Comme toutes les précédentes, renvoyer la balle à l'envoyeur et quitter ce monde pourri. Les souvenirs redoublent d'intensité, tordant à moitié la réalité. Tout se superpose, et j'ai du mal à restée ancrée dans la réalité.

Je réussis au prix d'un immense effort à me poster à l'extrémité de mon abris. Un pas de plus et mon corps se prend une brulure au troisième degré. Un mal pour mieux être libérée.

Mais au moment de basculer, une phrase s'impose soudain dans ma tête, faisant taire toutes les autres.

" Si jamais tu as l'audace de te suicider encore, je ferais en sorte que ce qui te tourmente tant devienne si insupportable que tu en viennes à regretter d'avoir mis fin à tes jours."

Je pousse un soupir tremblant. La mort me tend les bras, mais cette fois, ceux-ci sont couverts d'épines. Je dois me résoudre à vivre, au moins le temps d'accomplir ma mission.

Fais chier.

Voyant que le temps n'est pas décidé à s'éclaircir, je me tourne vers les restes du bâtiment dans lequel je me suis réfugiée. Il s'agit d'un centre commercial. Les enseignes pleines de poussière sont devenues illisibles, les devantures ont été saccagés, des objets et des débris trainent un peu partout. Mais le pire, c'est l'odeur.

Un mélange de moisissure et de décomposition si horrible que je fronce le nez.

Paris n'est peut-être pas réputée pour être la ville la plus propre, mais là, cela dépasse de loin tout ce que j'ai pu expérimenter. J'accélère le pas, peu désireuse de rester ici plus longtemps. Une dizaine de minutes plus tard, je trouve enfin la sortie que je cherchais. Le ciel étant dégagé, je quitte le couvert du bâtiment.

Un soupire de soulagement m'échappe lorsque je reconnais la Tour Eiffel au loin.

Mais ce sentiment disparaît vite.

A la place, l'horreur, accompagnée d'un soupçon de peur.

La rue devant moi est digne d'un film apocalyptique. Non pas pour le chaos qui semble y rêgner, mais pour les statues qui semblent figées en plein mouvement. Je m'approche de l'une d'entre elles. Ses vêtements, ou ce qu'il en reste, sont si sales et usés qu'il est impossible d'en reconnaître la couleur. Ses cheveux sont emmêlés, et ses traits tordus d'épouvante. Tous ces détails... La réalité s'abbat soudain sur moi telle une douche glacée. Je palis, recule.

Ce ne sont pas des statues.

Pour la première fois depuis longtemps, je prends mes jambes à mon cou. Je cours comme si ma vie en dépendait en direction de la Seine. Je traverse les rues désertes, et chaque paysage m'effroit un peu plus. La capital s'est brisée en mille morceaux, et plus je découvre les fragments, plus je panique.

Hope a pété un cable.

Et le monde autour de lui en a payé les frais. Mais, jusqu'où s'étendent réellement les dégats ? A-t-il détruit la capitale, la France entière... Ou a-t-il plongé la Terre elle-même dans le désordre le plus total, comme c'est le cas ici ?

Je finis enfin par trouver la Seine. Je ne m'attarde pas sur sa couleur trop sombre, ni sur ce qui flotte à sa surface. Mon esprit se ferme de lui-même à ce genre de vision pour me concentrer sur un objectif : rejoindre le quartier du Marais en un seul morceau.

Je traverse le pont pour déboucher sur la place de la Concorde... Qui s'est retransformée en une place de marché bondée. J'écarquille les yeux. Des dizaines de stands, construits de bric et de broc, s'étalent sur cet espace autrefois vide. Mes pas me conduisent au cœur de la foule. Je regarde avec attention les passants, notant leurs vêtements usés ou racommodés, pâlissant à la vue des armes, attachées bien en évidence à la ceinture.

Un homme au regard fermé me bouscule, manquant de me renverser.

 - Hé ! Je lui crie.

Il s'arrête, puis revient se placer devant moi. Il a beau faire deux têtes de plus que moi, je ne me démonte pas et croise les bras.

 - Je fais ce que je veux, il réplique d'une voix qu'il croit sans appel. Ce n'est pas une gamine dans ton genre qui m'en empêchera.

Mon expression hautaine disparait bien lorsque je remarque un manche en bois dépasser légèrement de sa poche. Je rêve où... L'homme surprend mon regard et saisit l'objet. Une dague avec laquelle il joue, savourant ma panique.

 - Excusez-moi, je ne voulais pas vous embêter, je réussis à prononcer, yeux fixés sur ce qu'il tient entre ses mains.

 - C'est bien ce qu'il me semblait.

Après avoir rengainé son arme, il passe son chemin, me laissant plantée au milieu du marché, choquée. Depuis quand tout le monde se balade-t-il armé comme cela ?

Je mets quelques minutes pour calmer une peur mêlée d'une paranoïa grandissante, puis m'éloigne aussi rapidement que possible de cet endroit dangereux. Et moi qui pensait qu'il suffisait de ne pas se suicider pour rester en vie, je réalise que ce n'est plus si simple.

Le monde a bien changé depuis que je l'ai quitté. Six ans plus tard, je le reconnais à peine.

Je me repère plus facilement dans cette partie de la ville, un peu mieux préservée, ce qui me permet d'avancer plus vite. De plus, les plus gros morceaux de béton et les voitures ont été poussées sur le trottoir, peut-être pour permettre le déplacement de véhicules. Toute une organisation.

Je passe devant d'anciens magasins de luxe. Leur devanture est saccagée, les vitres éventrées et la poussière semble s'y accumuler depuis des années. Je tente de regarder à l'intérieur, juste par curiosité. La plupart des vêtements qui devaient être exposés ont été volés. Ceux qui restent se sont fait mangés par les mites.

Mon regard s'arrête sur un bout de verre qui se bat pour rester à sa place et je me fige. Là, reflété par la lumière extérieur et renvoyé par la vitre fissurée, un visage inconnu me fixe. Je recule, et la jeune femme aux contours floutés par la crasse en fait de même.

Je me retourne. Pour vérifier que personne ne se tient derrière moi. Puis,je reporte mon attention sur cette apparition, et lève la main pour me frapper la tête. Elle y va aussi fort que moi, comme si...

Non.

Non non non.

Je ramène une mèche de cheveux devant mes yeux et pâlis. Dans ma main tremblante repose quelques cheveux lisses et blonds.

Je me précipite jusqu'à la vitrine pour la décrasser à l'aide de ma manche et pour examiner mon reflet. Je me décompose. Ma crinière autrefois flamboyante a laissé place à un carré platine, et mon corps s'est musclé et rétréci. Même mes traits ont changés, de mes yeux devenus ambrés à mon menton.

Je lâche une floppée de jurons, tant je n'en reviens pas.

Ma main se pose sur le verre déjà bien brisé, et quelques larmes coulent le long de mes joues.

Puis, la rage remplace la tristesse, et vient se loger dans mon cœur. Je fais un doigt au ciel, d'où ces dieux prétencieux doivent sûrement se payer ma tête, et je leur crie.

 - La prochaine fois que je vous vois, je vous jure que vous me le PAYEREZ !!! Célestes ou pas, dès que je reviens, je vais m'occuper de votre cas, pourritures !

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